TOME XVII · CHAPITRE IV

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Résumé

Deux conversations capitales : dans la petite loge de l'Opéra, sur les « subsides secrets contre l'Espagne » ; puis au cabinet, « forte », sur la rupture — et la « faiblesse étrange du régent, qui rompt avec l'Espagne contre sa persuasion et sa résolution » : la guerre franco-espagnole, contre-nature aux yeux de l'auteur. Launay gouverneur de la Bastille ; le « projet d'Albéroni et travail de Cellamare contre le régent », les précautions de l'ambassadeur « pour parler clairement à Madrid » ; et l'aveu d'honnêteté : « je suis mal instruit de la grande affaire dont je vais parler ».

Les entrées

Conversation entre M. le duc d’Orléans [et moi], sur ses subsides secrets contre l’Espagne, qui la voulut avoir enfermé seul avec moi dans sa petite loge à l’Opéra
Inquiet des subsides secrets promis à l'Angleterre et à l'empereur contre l'Espagne, Saint-Simon en traita à fond avec le régent, qui « me traîna, malgré tout ce que je lui pus représenter, dans sa petite loge de l'Opéra. Il en ferma la porte..., et là, tête à tête, nous ne songeâmes à rien moins qu'à l'opéra. » Il représenta le danger d'élever l'empereur, l'Angleterre « nos plus anciens et plus naturels ennemis », l'intérêt de toute l'Europe « de brouiller sans cesse et irrémédiablement... les deux branches de la maison de France », le modèle des deux branches d'Autriche, et « la grossièreté du piège » : « des subsides secrets étoient un engagement qui l'entraîneroit à la rupture » ; et il conclut avec feu sur Dubois : « Qu'il obtienne donc la pourpre par le crédit de l'empereur qui peut maintenant tout à Rome...! » Le régent s'écria « que Dubois étoit un plaisant petit drôle pour imaginer de se faire cardinal », soutint que les subsides « seroient toujours ignorés de l'Espagne » — et chacun demeura dans sa persuasion. « Il arriva, comme je l'avois prévu, que l'Espagne fut promptement informée. »
Conversation forte entre M. le duc d’Orléans et moi, dans son cabinet, tête à tête, sur la rupture avec l’Espagne
Bien plus tard, avant le travail ordinaire, le régent lui exposa combien il était « vivement pressé de se déclarer ouvertement et par les armes » contre l'Espagne. Saint-Simon rappela ses prédictions de l'Opéra ; « le régent ne trouva point de réponse valable à mes raisons ; mais il étoit embarrassé de l'empereur, enchanté par l'Angleterre, plus que tout entraîné par sa faiblesse pour l'abbé Dubois ». Vint alors l'argument extraordinaire : même un prophète ne promettant « que victoires et que succès » ne justifierait pas cette guerre ; et si Philippe V, à bout, « entroit en France désarmé, publioit qu'il vient se livrer à ces mêmes François qui l'ont mis et qui l'ont maintenu sur le trône..., et en prendre la régence que sa naissance lui donne » ? « Je vous confesse, dis-je, que, si les choses venoient à ce point, je prendrois congé de vous avec larmes, j'irois trouver le roi d'Espagne, je le tiendrois pour le vrai régent... ; et si moi, tel que je suis pour vous, pense et sens de la sorte, qu'espéreriez-vous de tous les autres vrais François ? » Le discours « accabla le régent, et le tint assez longtemps en silence, la tête et le visage entre ses deux mains » ; il avoua que Saint-Simon avait raison, « protesta qu'il feroit mettre [Dubois] dans un cachot, s'il osoit jamais faire un pas vers la pourpre, et convint avec moi de ne point rompre avec l'Espagne ». Mais Saint-Simon prophétisa : « je ne serai pas sorti d'ici que l'abbé Dubois vous reprendra et vous retournera. »
Faiblesse étrange du régent, qui rompt avec l’Espagne, contre sa persuasion et sa résolution
« Le régent m'assura que sa résolution de n'en rien faire étoit si bien prise, que rien ne la lui feroit changer, et toutefois, au bout de huit jours, la guerre à l'Espagne fut déclarée. Pendant ces huit jours, je fis ce que je n'ai jamais fait pendant toute la régence : j'allai trois ou quatre fois chez M. le duc d'Orléans, et... jamais je ne le pus voir » — Dubois le tenait enfermé. La nouvelle éclatée, il trouva « un homme embarrassé, la tête basse, qui de honte n'osoit me regarder... Que dirons-nous ? — Rien du tout, lui répondis-je, parce qu'aux choses faites il n'y a plus à parler, il n'y a qu'à souhaiter que vous vous en trouviez bien... Je m'en lave les mains ; parlons maintenant d'autre chose » — et il étala ses papiers sur le bureau : « tant que je fus avec lui, je ne vis qu'embarras, souplesses et caresses. »
Launay gouverneur de la Bastille
Barnaville, gouverneur de la Bastille, venait de mourir : « Launay, qui en étoit lieutenant de roi, eut ce gouvernement, et ce fut un très bon choix. J'en parle ici, parce qu'il y fut mis dans un temps important et critique. » Le colonel Stanhope repassa aussi par Paris, retournant d'Espagne en Angleterre.
Projet d’Albéroni et travail de Cellamare contre le régent
Cellamare, ambassadeur d'Espagne « de beaucoup de sens et d'esprit », préparait de longue main les brouilleries qu'Albéroni avait en tête : « le projet n'étoit pas de moins que de révolter tout le royaume contre le gouvernement de M. le duc d'Orléans et..., de mettre le roi d'Espagne à la tête des affaires de France, avec un conseil et des ministres nommés par lui et un lieutenant sous lui de la régence qui auroit été le véritable régent, et qui n'étoit autre que le duc du Maine. Ils comptoient sur les parlements..., sur les chefs et les principaux moteurs de la constitution, sur la Bretagne entière, sur toute l'ancienne cour accoutumée au joug des bâtards et de Mme de Maintenon. »
Précautions de Cellamare pour pouvoir parler clairement à Madrid, et prendre les dernières mesures
La rupture imminente força de « parler clair à Madrid sur l'état des choses et sur les noms ». Cellamare, « trop sage pour confier à pas un de ses gens un paquet de cette conséquence », fit choisir à Madrid un jeune ecclésiastique « qui s'appeloit ou se fit appeler l'abbé Portocarrero », adjoint du fils de Monteléon : « rien de mieux imaginé que deux jeunes gens que le hasard sembloit faire rencontrer à Paris, l'un venant de Madrid, l'autre de la Haye, et se joindre après pour retourner de compagnie en Espagne » — ignorant eux-mêmes ce dont ils étaient chargés. Ils partirent début décembre, munis de passeports du roi, avec un banquier espagnol banqueroutier que les Anglais avaient obtenu de faire arrêter en France.
Je suis mal instruit de la grande affaire dont je vais parler
« On me trouvera bien mal instruit dans tout le cours de cette grande affaire, mais je ne puis ni ne veux dire que ce que j'en ai su, et du reste je donnerai mes conjectures. »
Cause étrange de cette ignorance
La cause de cette ignorance est étrange : « l'abbé Dubois, de plus en plus maître de M. le duc d'Orléans, vouloit être du secret de tout, pour n'avoir ni contradicteur ni même de compagnon, et M. le duc d'Orléans lui fut fidèle en obéissance. Lui-même, comme on le verra, n'en sut que ce qu'il plut ou ce qu'il convint à l'abbé Dubois. »
Les dépêches de Cellamare, envoyées avec tant de précautions, arrêtées à Poitiers et apportées à l’abbé Dubois, qui, dans cette affaire surtout, en fait un pernicieux usage ; et le secret de tout enfoui
Quoi qu'il en soit des causes, « ils furent arrêtés à Poitiers, tous leurs papiers enlevés et apportés à l'abbé Dubois » — le courrier entrant chez lui « comme M. le duc d'Orléans entroit à l'Opéra ». Dubois choisit pour rendre compte les premières heures des matinées du prince, quand « sa tête, offusquée encore des fumées du vin et de la digestion des viandes du souper, n'étoit pas en état de comprendre » : « il n'en dit et n'en montra que ce qu'il voulut, et ne se dessaisit jamais d'aucun. » Il n'admit dans l'affaire que le garde des sceaux et Le Blanc, « sans leur dire qu'autant et si peu qu'il lui convenoit » — « ils comptoient donc le maître pour rien et le valet pour tout » ; « on arrêtoit les gens et on les relâchoit sur les ordres du roi..., sans que jamais il y ait eu de démarches ni de procédures juridiques ». Et le secret fut enfoui : le garde des sceaux « a emporté avec lui ce qu'il savoit », et Le Blanc « s'est bien gardé de dire rien de ce qu'il pouvoit savoir ».
Résultat bien reconnu des ténèbres de cette affaire
De ces ténèbres « résulte bien certainement un complot de M. et de Mme du Maine », ourdi dès l'entrée de la régence « par l'ameutement de la prétendue noblesse, du parlement, de la Bretagne », pour tenir la déclaration de Sceaux : « quand on avoit une fois acquis, comme que ce fût, la qualité de prince du sang et l'habilité de succéder à la couronne, il falloit bouleverser l'État et mettre tout en feu plutôt que se les laisser arracher. » La requête des six seigneurs fut « le premier tocsin » ; depuis l'arrêt, « le Rubicon fut intérieurement passé ». Et l'œuvre ? « La vengeance contre les juges et les parties, c'est-à-dire contre tout le sang royal légitime qui étoit en France ; détruire le régent ; revêtir le roi d'Espagne et le duc du Maine, sous lui, de la régence ; abolir les renonciations ; réveiller les cendres du procès de la branche éteinte de Soissons » — dont Mme du Maine parlait « comme d'une pièce dont elle prétendoit bien s'aider » ; introduire les forces d'Espagne par la Bretagne, « infatuée du rétablissement de ses anciens privilèges et de l'honneur de rendre la liberté à toute la France », le tout appuyé des « éclatantes précautions » de Villeroy contre le poison et d'« un premier président du parlement de Paris tout à eux et parfaitement sans âme ».
Instruments de la conjuration pitoyables
« Mais les instruments à faire réussir de si beaux projets ne répondirent pas à leur importance ni à leur étendue. L'étonnement fut grand quand on vit des chefs d'entreprise si risibles, et les personnages du complot si dignes de mépris. »
Cellamare arrêté ; sa conduite
Le lendemain, Cellamare, cachant son inquiétude « sous une apparence fort tranquille », alla chez Le Blanc redemander son paquet. Le Blanc, « qui avoit sa leçon faite », le fit monter dans son carrosse avec Dubois pour le ramener à son hôtel, où l'on fouilla trois heures « tous ses bureaux et ses cassettes » — l'ambassadeur « en homme qui ne craint rien », civil pour Le Blanc, méprisant pour Dubois : « Monsieur Le Blanc, laissez cela..., cela est bon pour l'abbé Dubois » ; puis, le regardant : « Il a été maquereau toute sa vie, ce ne sont là dedans que lettres de femmes. L'abbé se mit à rire, n'osant pas se fâcher. » Un détachement de mousquetaires s'empara des portes ; « le scellé du roi et le cachet de l'ambassadeur furent mis » partout, et du Libois, gentilhomme ordinaire du roi, resta auprès de lui.
J’apprends de M. le duc d’Orléans ce qui vient d’être raconté de Cellamare, du duc et de la duchesse du Maine, et du projet vaguement
Saint-Simon, qui avait appris le matin la capture de Poitiers sans savoir qui, fut mandé à table par un garçon rouge pour un conseil extraordinaire à quatre heures : « à son tour, il fut surpris de mon ignorance, et m'apprit que l'ambassadeur d'Espagne étoit arrêté. » Au Palais-Royal, le régent lui conta tout, mais vaguement : « l'abbé Dubois avoit [les papiers] ; il n'avoit pas eu le temps encore de les examiner, ni de lui en rendre compte. »
Conseil de régence sur l’arrêt de l’ambassadeur d’Espagne, où deux de ses lettres au cardinal Albéroni sont lues
Aux Tuileries, « de l'étonnement sur plusieurs visages..., des gens frappés de l'éclat de l'arrêt d'un ambassadeur d'Espagne, et peu enclins à l'approuver ». Le régent — qui avait « mieux qu'homme que j'aie connu, le talent de la parole » — montra « que la protection du droit des gens ne s'étendoit pas jusqu'aux conspirations », cita des exemples d'ambassadeurs arrêtés pour moins ; Dubois « balbutia un récit court et mal en ordre » et lut deux lettres de Cellamare à Albéroni qui « ne laissèrent point douter que Cellamare ne fût à la tête de cette affaire, et qu'Albéroni n'y entrât aussi avant que lui » — on fut « très scandalisé » de leurs expressions sur le régent. Celui-ci déclara « avec beaucoup de modération » qu'il ne soupçonnait ni le roi ni la reine d'Espagne, et « que, jusqu'à ce qu'il en sût davantage, il ne vouloit nommer personne : je crois qu'il s'en trouva dans la compagnie qui se sentirent bien à leur aise » à ces mots.
Pompadour et Saint-Geniez mis à la Bastille
Dès le lendemain samedi 10 décembre, Pompadour fut arrêté « à huit heures, comme il se levoit, et conduit à la Bastille » — « un grand homme, triste et froid », qui avait vécu « sans cour et sans servir, dans une grande obscurité à Paris », revenu au monde par le beau mariage de sa fille avec Courcillon : « il avoit de l'esprit et de la lecture ; mais il n'en sut jamais rien faire. Ses conseils et son crédit ne pouvoient fortifier un parti, et chacun rit et s'étonna qu'il fût entré dans celui-ci. » Le même jour, Saint-Geniez, « espèce d'aventurier », bâtard légitimé qui « s'avisa [en 1717] de vouloir être légitime » en demandant la radiation de ses lettres — « on se moqua de lui » —, fut aussi conduit à la Bastille : « c'étoit un bon garçon, sans cervelle, uniquement propre à un coup de main. »
Députation du parlement au régent, inutile, en faveur du président de Blamont
Le même jour encore, les députés du parlement vinrent demander la liberté du président Blamont. Le régent répondit « qu'il avoit fait arrêter l'ambassadeur d'Espagne pour une conspiration, qu'il le renvoyoit à Madrid, et qu'il en demandoit justice au roi d'Espagne..., et que, pour le présent, il ne pouvoit répondre à ce qu'ils demandoient. Le moment de cette députation fut trouvé mal choisi. »
Abbé Brigault à la Bastille
« Un abbé Brigault, fort dans le bas étage, qui étoit en fuite, fut pris à Nemours et conduit à la Bastille. »
D’Aydie et Magny en fuite
D'Aydie, « veuf de la sœur de Rion, et de même nom que lui, et qui logeoit à Luxembourg, disparut » ; Magny, introducteur des ambassadeurs, « prit aussi la fuite » — « ce Magny n'étoit qu'un misérable fou. Ces trois hommes n'étoient pas pour fortifier beaucoup un parti. À la naissance près d'Aydie, on ne comprenoit pas ce qu'un parti en pouvoit faire. »
La charge du dernier donnée à vendre à son père
« Sa charge fut donnée à vendre à Foucault, son père, conseiller d'État, chef du conseil de Madame. »
Tous les ministres étrangers, au Palais-Royal, sans aucune plainte
« Le mardi 13 décembre, jour que tous les ministres étrangers alloient au Palais-Royal, et qui étoit le premier mardi d'après la détention de Cellamare, ils y furent tous, ambassadeurs et autres. Aucun ne fit de plaintes de ce qui étoit arrivé. »
On leur donne à tous des copies des deux lettres de Cellamare à Albéroni, qui avoient été lues au conseil de régence
« On leur donna à tous la copie des deux lettres qui avoient été lues au conseil. » L'après-dînée, Cellamare monta en carrosse avec du Libois, un capitaine de cavalerie et un capitaine de dragons, « choisis pour le conduire à Blois, et y rester auprès de lui jusqu'à ce qu'on eût nouvelle de l'arrivée du duc de Saint-Aignan en France ». Quelques jours après, Sandraski et Seret, colonels de hussards, « et quelques autres moindres officiers, furent conduits à la Bastille ».

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