TOME I · CHAPITRE XVI
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Résumé
Campagne de 1695 : Noailles, d'une « profonde adresse », se remet dans les bonnes grâces du roi en portant Vendôme à la tête des armées ; maladie du maréchal de Lorges au delà du Rhin et attachement de son armée ; Joyeuse repasse le fleuve ; traité de Casal ; bombardements et succès en mer. Le prince d'Orange assiège Namur, où Boufflers se jette ; Vaudémont échappe au désastre ; Villeroy, « habile et heureux courtisan », bombarde Bruxelles. À la cour, fortune de Lavienne, premier valet de chambre, et colère du roi qui rompt sa canne à Marly sur un valet du serdeau. Ville puis château de Namur se rendent ; Deinse et Dixmude pris ; Boufflers, prisonnier échangé, est fait duc.
Les entrées
- Distribution des armées
- Campagne de 1695 : mêmes généraux que l'année précédente, sauf que « le maréchal de Villeroy succéda au maréchal de Luxembourg » en Flandre, avec le duc de Chartres général de la cavalerie, les deux princes du sang et M. du Maine lieutenants généraux, le comte de Toulouse à la tête de son régiment.
- Profonde adresse de M. de Noailles qui le remet mieux que jamais avec le roi, en portant M. de Vendôme à la tête des armées
- Le chef-d'œuvre de courtisan : Noailles, « presque perdu par l'artifice de Barbezieux » et incapable de se justifier, comprend qu'il faut se raccommoder « par un sacrifice qui seroit agréable » au roi. Ayant flairé « l'essor du goût du roi pour les bâtards », il propose de feindre : se rendre en Catalogne, « y tomber malade en arrivant », demander son retour — et emporter d'avance des patentes de général pour M. de Vendôme, seul « à portée de ces frontières ». « Il est impossible d'exprimer le soulagement et la satisfaction avec laquelle cette proposition fut reçue » : le roi y trouve le moyen d'écarter les princes du sang sans les offenser et d'établir « ce chausse-pied de M. du Maine ». Tout s'exécute ; l'exécution même trahit le secret — Noailles à peine à Perpignan demande à revenir et envoie les patentes à Nice. « Les princes du sang sentirent le coup dans toute sa force ; mais les apparences avoient été gardées. » Noailles « fit l'estropié de rhumatisme, et le joua longtemps, mais il lui échappoit quelquefois de l'oublier ».
- Maladie du maréchal de Lorges, delà le Rhin
- Sur le Rhin, le maréchal de Lorges tombe « extrêmement malade » le 20 juin au camp d'Unter-Neishem, à portée du prince Louis de Bade. À la dernière extrémité, les médecins de Strasbourg désespérant, Saint-Simon prend sur lui de faire donner les gouttes d'Angleterre — cent trente en trois prises, celles dans du vin d'Espagne réussissent : « l'opération fut douce mais prodigieuse… la connoissance revint et peu à peu le pourpre parut partout. Cette éruption fut son salut. »
- Attachement de son armée pour lui
- Le témoignage d'amour de l'armée : manquant de fourrages, elle « pensa moins à elle qu'à son général » — tous les majors de brigade demandent qu'on ne décampe point, les officiers « nuit et jour assiégeoient la maison du malade ». Le prince Louis de Bade offre par trompettes « toutes sortes de secours, de médecins et de remèdes » et sa parole de sûreté entière — offres « si honnêtes » remerciées sans qu'on en profite. À la convalescence, feux de joie à la tête de tous les camps et salves « qu'on ne put jamais empêcher » : « on ne vit jamais un témoignage d'amour si universel ni si flatteur. »
- Maréchal et maréchale de Lorges à Landau, et le maréchal de Joyeuse fort près des ennemis
- La maréchale de Lorges accourt — dans une chaise prêtée par Barbezieux — jusqu'à Landau ; le roi avait entretenu Lacour près d'une heure à Marly et consulté Fagon lui-même. Dès que le transport est possible, retrouvailles à Philippsbourg, puis installation à Landau chez Mélac, « toute la fleur de l'armée » ayant accompagné son général. Pendant ce temps Joyeuse, qui a pris le commandement — en promettant de ne rien décider sans le consentement des neveux et du gendre —, campe fort près des ennemis.
- Situation des armées
- La situation devient critique : Schwartz avec dix-huit mille hommes d'un côté, le prince Louis de l'autre, l'armée française « le nez dans les bois, fort engouffrés entre ces deux camps et acculés au Rhin », toute communication coupée avec Philippsbourg — « c'étoit à qui décamperoit le dernier ». S'y ajoute « l'humeur du maréchal de Joyeuse qui ne se communiquoit à personne », aux brusqueries telles « que personne n'osoit lui parler ». Saint-Simon raconte son bivouac aux trouées de Weisloch et le poste de l'église de Lehn attaqué de nuit et repoussé.
- Maréchal de Joyeuse repasse le Rhin
- Le repassage du Rhin : Barbezières — Saint-Simon du détachement — reconnaît les ruines de Manheim brûlée en 1688 et trouve le site de trois ponts grâce aux deux îles. L'armée décampe le 20 juillet sur quatre colonnes « sans aucun bruit de trompettes, de timbales ni de tambours » ; le débouché en plaine d'Hockenun se fait « dans une telle confusion que personne ne se trouva à sa place » — quatre heures pêle-mêle, « une situation si propre à faire battre toute l'armée par une poignée de gens ». Schwartz s'y avise trop tard et est rechassé par Gobert. Marche accablante — « plusieurs soldats moururent de soif et de lassitude » —, puis l'horreur nocturne de Seckenheim : l'armée débandée cherchant de l'eau « se mit à piller, violer, massacrer », la livrée du maréchal de Lorges seule respectée des furieux. Le 24, « toute l'armée repassa le Rhin sans que les ennemis eussent seulement fait mine de nous suivre ».
- Traité de Casal
- En Italie, rien que le long siège de Casal : Crenan capitule par ordre du roi. Le traité porte « que la place et le château seroient démolis », que la garnison y demeurerait jusqu'à la démolition achevée puis serait conduite à Pignerol avec armes, bagages et toute l'artillerie marquée aux armes de France, « et que Casal seroit remise au duc de Mantoue comme à son seigneur naturel ». En Catalogne, Vendôme « promit de grandes choses », prit Hostalric, se présenta pour secourir Palamos et « se retira aussitôt sans rien entreprendre » — la flotte du roi fit seule lever le siège.
- Bombardement aux côtes
- Les flottes ennemies bombardent les côtes de Bretagne et de Normandie : « Saint-Malo s'en ressentit peu, Dieppe beaucoup davantage. »
- Succès à la mer
- En revanche, « nos armateurs et nos escadres leur prirent force vaisseaux marchands, en battirent les convois et valurent force millions à notre commerce, au roi et à M. le comte de Toulouse ».
- Siège de Namur par le prince d’Orange
- En Flandre, après « un beau jeu d'échecs » de marches et de contre-marches, le prince d'Orange, « qui avoit bien pris toutes ses mesures pour couvrir son vrai dessein », tourne tout à coup sur Namur et l'investit les premiers jours de juillet, l'électeur de Bavière le rejoignant avec un grand détachement et laissant le reste sous Vaudémont.
- Le maréchal de Boufflers s’y jette
- Boufflers « s'en étoit toujours douté » : il se jette dans Namur le 2 juillet par la porte du Condros, « la seule qui étoit encore libre et qui dès le soir du même jour ne le fut plus », avec Mesgrigny l'ingénieur et sept régiments de dragons — plus de quinze mille hommes effectifs avec la garnison. La cour juge l'entreprise du prince d'Orange téméraire ; Saint-Simon pense autrement : « un homme de la profondeur du prince d'Orange ne se commettroit pas à un siège si important sans savoir bien comment en sortir. » Beau trait du comte d'Albert, qui se déguise en batelier à Dinant, traverse le camp assiégeant « et entra dans Namur en passant la Meuse à la nage ».
- Vaudémont et son armée échappés au plus grand danger
- La journée manquée du 14 juillet : Villeroy serre Vaudémont au point qu'« il étoit impossible qu'il lui échappât », et le mande ainsi au roi. La gauche, qui doit engager l'action, est à M. du Maine : sommé cinq ou six fois d'attaquer, il « voulut d'abord reconnoître, puis se confesser, après mettre son aile en ordre » ; Montrevel le presse les larmes aux yeux — « rien ne fut refusé ni réfuté, mais tout fut inutile. M. du Maine balbutioit, et fit si bien que l'occasion échappa ». Vaudémont en fut quitte « pour le plus grand péril qu'une armée pût courir » ; « officiers et soldats, tous furent plus outrés que surpris ».
- Maréchal de Villeroy habile et heureux courtisan
- Villeroy « habile et heureux courtisan » : « trop bon courtisan pour s'excuser sur autrui », il mande simplement au roi que la diligence de Vaudémont l'a sauvé, sans entrer en aucun détail, « et se livra à tout ce qu'il pourroit lui en arriver ». Le roi, qui attendait une victoire décisive, est surpris et troublé ; les gazettes de Hollande — d'abord une fable sur les blessures de M. du Maine « emporté sur un brancard », puis la rétractation moqueuse — achèvent de lui donner « des soupçons qui l'agitèrent ». Cette discrétion vaudra à Villeroy faveur éclatante et l'amitié redoublée de Mme de Maintenon.
- Lavienne, premier valet de chambre
- Lavienne, « baigneur à Paris fort à la mode », devenu premier valet de chambre : « il lui avoit plu par ses drogues qui l'avoient mis en état plus d'une fois de se satisfaire davantage » du temps de ses amours.
- Sa fortune
- Sa fortune tenait à sa franchise : « fort honnête homme, mais rustre, brutal et franc », le roi avait accoutumé de lui demander « ce qu'il n'espéroit pas pouvoir tirer d'ailleurs ». À Marly, questionné sur la journée de Vaudémont, son embarras redouble la curiosité puis les commandements du roi : « il apprit au roi ce qu'il eût voulu pouvoir ignorer toute la vie, et qui le mit au désespoir » — la vérité sur M. du Maine, pour qui seul il avait monté toute la machine Vendôme.
- Le roi, outré d’ailleurs, rompt sa canne à Marly sur un bas valet du serdeau
- La scène de la canne : sortant de table à Marly devant toutes les dames, le roi aperçoit un valet du serdeau qui « en desservant le fruit mit un biscuit dans sa poche ». « Dans l'instant il oublie toute sa dignité », court sur lui, « le frappe, l'injurie et lui casse sa canne sur le corps : à la vérité, elle étoit de roseau et ne résista guère. » Puis, le tronçon à la main, au P. de La Chaise : « Mon père, j'ai bien battu un coquin et lui ai cassé ma canne sur le dos ; mais je ne crois pas avoir offensé Dieu. » — « Tout ce qui étoit là trembloit » ; on sut peu à peu que Lavienne, forcé par le roi, était cause « d'une aventure si singulière et si indécente ». S'y ajoute le mot accablant de M. d'Elbœuf demandant à M. du Maine où il servirait, « parce qu'avec lui on étoit assuré de sa vie » — « M. du Maine baissa les yeux et n'osa répondre une parole ».
- Reddition de la ville de Namur
- La ville de Namur capitule le 4 août. Le prince d'Orange, non reconnu par le roi, « ne parut en rien, ni par conséquent le maréchal de Boufflers » : tout se signe entre l'électeur de Bavière et Guiscard. Y sont tués trois colonels de grande espérance — Maulevrier, Vieuxbourg et le jeune Morstein, fils du grand trésorier de Pologne réfugié en France avec ses richesses, gendre du duc de Chevreuse : « je le regrettai fort et Maulevrier, qui étoient fort de mes amis. » La garnison saine se retire au château.
- Deinse et Dixmude pris
- Montal, « toujours le même, malgré son grand âge et la douleur du bâton », sauve la Kenoque et prend Dixmude et Deinse « avec les garnisons prisonnières de guerre » — que le roi, par ordre exprès, refuse d'échanger : ce refus va coûter cher.
- Bruxelles fort bombardé
- Villeroy bombarde Bruxelles « qui fut fort maltraité, en représailles de nos côtes », puis reçoit ordre de tout tenter pour secourir Namur ; « mais l'occasion, qui est chauve, ne revint plus » : les ennemis trop bien retranchés sur la Mehaigne, une échauffourée de cavalerie où Praslin se distingue, et « le secours demeura impossible ».
- Reddition du château de Namur
- Le château de Namur capitule pour sortir le 5 septembre, « n'y ayant pas trois mille hommes en santé de toute la garnison ». Le cérémonial de la sortie est un chef-d'œuvre de diplomatie muette : pour rendre le salut équivoque, l'électeur se tient au côté du prince d'Orange « et n'ôtoit son chapeau qu'après que le prince d'Orange avoit ôté le sien ». Puis la violence : Boufflers arrêté par Overkerke et L'Estang, « en représailles des garnisons de Deinse et de Dixmude » — il proteste que c'est violer la capitulation, mais monte dans le carrosse tout prêt, traité partout avec « la garde et tous les honneurs de général d'armée ». Il a la sagesse de ne pas user lui-même du pouvoir de rendre les garnisons « et d'attendre ce qu'il plairoit au roi », qui les rend ; reçu à Fontainebleau « avec des applaudissements extraordinaires ». Le prince d'Orange, mordant : sa condition était bien malheureuse « d'avoir toujours à envier le sort du roi, qui récompensoit plus libéralement la perte d'une place » que lui la conquête.
- Guiscard chevalier de l’ordre
- Guiscard, dépêché par le maréchal pour rendre compte au roi du siège et de l'arrêt, « fut déclaré chevalier de l'ordre, pour la première fête » ; Mesgrigny eut six mille livres de pension et un cordon rouge, puis le grade de lieutenant général.
- Maréchal de Boufflers duc vérifié
- Le roi mande par courrier au maréchal de Boufflers — qui le reçoit à Huy, gardé mais libre — « qu'il le faisoit duc vérifié au parlement » ; le maréchal fit avancer en grade « tout ce qui étoit avec lui dans Namur, ce qui lui fit beaucoup d'honneur ».
- Maréchal de Lorges de retour à son armée tombe en apoplexie
- Retour du maréchal de Lorges à son armée : « il est impossible de décrire la joie et les acclamations », deux lieues de rencontre, décharges générales malgré toutes ses défenses, « toute la nuit le camp fut en feu et en bonne chère » — d'autant que Joyeuse, « accusé d'avoir beaucoup pris », ne s'était pas fait aimer. Mais peu après, l'apoplexie : Saint-Simon accourt du Hondsrück avec les neveux ; « il n'y eut pas moyen de persuader le malade de se conduire », il fallut « les remèdes les plus violents qui, avec un grand péril, réussirent ». La maréchale revient en hâte à Strasbourg, d'où le couple part pour Vichy, et Saint-Simon rentre à Paris avec les quartiers d'hiver.
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