TOME IV · CHAPITRE VIII
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Résumé
Digression sur les charges de l'ordre du Saint-Esprit : le grand aumônier et pourquoi sans preuves ; Amyot privé de sa charge ; les grands officiers sans marques, leur différence d'avec les chevaliers et entre eux ; l'abus du titre de commandeurs et d'où venu. Origine des honneurs du Louvre et de la distinction singulière du chancelier de l'ordre ; la distinction unique de l'archevêque de Rouen, frère bâtard d'Henri IV ; les vétérans de l'ordre et leurs abus ; l'origine de la première fortune solide des Villeroy ; les « râpés » de l'ordre ; le collier aux armes des grands officiers.
Les entrées
- Digression sur les charges de l’ordre
- « Henri III, en créant l'ordre du Saint-Esprit, y établit en même temps cinq charges » : le grand aumônier de l'ordre, uni dès lors à celui de France ; le chancelier, garde des sceaux et surintendant des deniers « en une seule et même charge » ; le prévôt et grand maître des cérémonies ; le grand trésorier ; et le greffier. « Henri III fit ces charges en faveur de ses ministres, ou plutôt des Guise, qui se les voulurent dévouer de plus en plus » — d'où leur singularité, « sans exemple dans les deux autres grands ordres, la Jarretière et la Toison » : les grands officiers du Saint-Esprit portent sur leur personne les mêmes marques que les chevaliers.
- Grand aumônier ; pourquoi sans preuves
- Pourquoi le grand aumônier est-il « sans preuves » ? « Ce fut pour gratifier M. Amyot, évêque d'Auxerre, qui avoit été son précepteur et des rois ses frères, et que Charles IX fit grand aumônier. » La charge fut taillée sur mesure pour l'humaniste traducteur de Plutarque, dont la naissance n'eût pas soutenu l'examen — et cette dispense, née d'une circonstance personnelle, est demeurée attachée à la première charge de l'ordre.
- Amyot privé de sa charge de grand aumônier
- Amyot « se livra depuis à la Ligue avec tant d'ingratitude que, quelque débonnaire que fût Henri IV, une des premières marques qu'il donna de son autorité fut de le priver de la charge de grand aumônier de France à la fin de 1591, et de la donner au célèbre Renaud de Beaune », archevêque de Bourges puis de Sens — celui qui donna l'absolution à Henri IV à Saint-Denis. « M. Amyot fut en même temps privé de porter l'ordre », et Beaune le reçut à Mantes des mains du maréchal de Biron, « par commission d'Henri IV, qui n'étoit pas encore catholique ».
- Grands officiers des grands ordres n’en portent point de marques comme ceux du Saint-Esprit
- Différence capitale avec les autres grands ordres : les officiers de la Toison et de l'Éléphant — « des ministres, des évêques et des personnes au moins aussi considérables dans leurs cours » — « ne portent aucunes marques » de ces ordres, ceux de la Jarretière « une marque entièrement différente en tout de celle des chevaliers » ; « au lieu que les grands officiers du Saint-Esprit eurent par leur institution les mêmes marques sur leur personne, hors les jours de cérémonie, que les chevaliers ». Similitude d'autant plus aisée qu'alors « tout le monde étoit en pourpoint et en manteau [...] et que le cordon bleu se portoit au cou ».
- Différence des grands officiers d’avec les chevaliers, et des grands officiers entre eux, et de l’abus du titre de commandeurs ; d’où venus
- Aux cérémonies, les grands officiers demeurent pourtant distingués : point de collier, et des manteaux différenciés — celui du chancelier « en tout et partout semblable à celui des chevaliers », le prévôt sans collier brodé, trésorier et greffier aux flammes « plus clairsemées ». Quant au titre de « commandeur » : Henri III ayant destiné des bénéfices en commende aux uns et aux autres — fonds qui n'eut jamais lieu —, la dénomination resta propre aux huit cardinaux et prélats ; mais les grands officiers « ont continué de l'affecter [...], tandis qu'aucun [chevalier] ne la veuille, et ne se donne que la qualité de chevalier des ordres du roi » — titre « demeuré vain pour tous, puisque aucun n'a de commanderie ».
- Origine des honneurs du Louvre et de la singulière distinction du chancelier de l’ordre
- Le chancelier de Cheverny, personnage considérable et bien allié, « se prétendit homme à faire des preuves — et véritablement il ne faut pas se lever de grand matin pour faire celles de l'ordre du Saint-Esprit » : la nécessité de preuves resta à sa charge, comme à celle de prévôt (le grand seigneur Pot de Rhodes ayant voulu les faire aussi). L'office de chancelier de France lui valut de « parler assis et couvert aux chapitres de l'ordre, où le prévôt, le grand trésorier et le greffier sont debout et découverts, et de manger au réfectoire du roi à la dernière place des chevaliers ». Quant aux honneurs du Louvre : inconnus avant « le connétable Anne, duc de Montmorency », qui « entra un beau jour, à cheval, dans la cour du logis du roi [...] et se maintint dans cet usage » ; M. de Guise hasarda d'en faire autant, l'émulation fit le reste.
- Distinction unique de l’archevêque de Rouen, frère bâtard d’Henri IV
- À la mort de Cheverny en 1599, la charge de chancelier alla à l'archevêque de Rouen, « bâtard du roi de Navarre [...], par conséquent frère bâtard d'Henri IV ». Clément VIII, refusant obstinément le chapeau, fit pour lui « une chose bien plus extraordinaire et sans aucun exemple devant ni depuis » : une bulle de juin 1597 lui donnant « tous les honneurs des cardinaux : rang, habit, distinctions, privilèges [...], avec la calotte et le bonnet rouges ». En 1606, Henri IV le fit prélat associé de l'ordre et donna la charge à L'Aubépine — bisaïeul maternel de Saint-Simon —, qui obtint pour elle cette singularité subsistante : « entrer en carrosse dans la cour du logis du roi en son absence, même la reine y étant, ce que n'ont pas les chevaliers de l'ordre. »
- Vétérans de l’ordre et leurs abus ; comment introduits
- Les Guise firent inclure les grands officiers, les huit prélats et les chevaliers étrangers dans le nombre des cent — « treize places de chevaliers » ôtées au roi. Puis vint l'abus des « vétérans » : Villeroy, chassé en 1588 avec les créatures des Guise, perdit sa charge de greffier et le cordon ; rentré en grâce, Henri IV « lui permit verbalement de reprendre le cordon bleu, quoiqu'il n'eût plus de charge, et ce fut le premier exemple d'un cordon bleu sans charge » — suivi de la grâce « bien plus étrange » de faire son fils d'Alincourt chevalier à trente ans. Sur ces exemples, Verderonne garda l'ordre en vendant sa charge ; Rhodes, Puysieux, d'Avaux, Bullion vendirent avec un « brevet portant promesse d'être fait chevalier de l'ordre à la première promotion » — brevet « illusoire qui n'a eu d'exécution dans aucun, dont aucun n'a espéré l'accomplissement, et qu'aucun roi n'a jamais imaginé d'effectuer ».
- Origine de la première fortune solide de MM. de Villeroy
- Digression dans la digression : « la première grande fortune des Villeroy ». Le mariage d'Alincourt avec la fille unique de Mandelot, œuvre de la Ligue, arracha à Henri III « la survivance de cet important gouvernement » de Lyon. Puis Lesdiguières, voulant se rendre maître de Lyon « en s'attachant les Villeroy par le lien le plus indissoluble », imposa à son gendre Créqui — qui « rejeta bien loin l'alliance des Villeroy » — le mariage de sa petite-fille avec le fils d'Alincourt (1617). « Par l'événement, tous les grands biens de Créqui et de Lesdiguières sont tombés au fils de ce mariage », maréchal puis duc et pair. « Qu'eût dit [le vieux secrétaire d'État] s'il eût pu savoir le torrent d'autres [grandeurs] dont elle fut suivie ? »
- Râpés de l’ordre
- Des vétérans naquit l'abus « encore plus étrange et plus ridicule » des râpés — nom pris « de l'eau qu'on passe sur le marc du raisin, après [...] tout le jus tiré », qui y prend « une impression de petit vin ou de piquette ». « Voici la belle invention : Pierre a une charge de l'ordre ; il la vend à Paul. Jean se trouve en place, et veut se parer de l'ordre sans bourse délier. Avec l'agrément du roi, [...] Jean se met entre Pierre et lui, fait un achat simulé de la charge, y est reçu par le roi, [puis] quelques semaines après donne sa démission, fait une vente simulée à Paul, et obtient le brevet accoutumé. » Le plus franc des exemples : Boucherat, chancelier de France, pourvu huit jours pour transmettre la charge de Louvois à Barbezieux. « Pendant la dernière régence, jusqu'à seize officiers vétérans ou râpés de l'ordre vivant tous en même temps » — dont les financiers Crozat et Montargis, à qui l'on fit pourtant revendre leurs charges avant le sacre.
- Collier de l’ordre aux armes des grands officiers
- Autre usurpation : « de ce que le chancelier de l'ordre a le collier brodé autour de son grand manteau comme les chevaliers, il a quitté le cordon bleu qu'il portoit autour de ses armes [...], et quoiqu'il n'ait point le collier d'or massif émaillé comme les chevaliers de l'ordre, il l'a mis partout à ses armes. Cet exemple n'a pas tardé à être suivi par les autres grands officiers, quoique [...] tout leur manque jusqu'à ce vain prétexte. » Saint-Simon en atteste par ses yeux : les armes anciennes de Villeroy et des L'Aubépine — vues à Villeroy vers 1706, aux Jacobins de la rue Saint-Jacques, et à Verderonne en 1734 — portent le cordon « et la croix comme les prélats de l'ordre et sans collier ».
- Abus des couronnes
- « Qui pourroit dire maintenant qui a commencé l'usurpation des couronnes ? Il n'est si petit compagnon qui n'en porte une, et les ducales sont tombées à la plus nouvelle robe. Il est pourtant vrai que cet abus n'a pas cinquante ans, et qu'un peu auparavant nul homme de robe ne portoit aucune sorte de couronne. Il en existe encore un témoignage évident » : les armes du chancelier Séguier, en relief des deux côtés du grand autel des Carmes-Déchaussés de la rue de Vaugirard — « toutes les marques de chancelier y sont, manteau sans armes au revers, masses, mortier, et point de couronne ».
- Abus des grands officiers de l’ordre représentés en statues sur leurs tombeaux avec le collier et le manteau de l’ordre, sans nulle différence d’un chevalier
- « Mais voici le comble : ce sont les grands officiers de l'ordre, peints et en sculpture, vêtus avec le manteau de chevalier de l'ordre, et avec le collier de l'ordre par-dessus comme l'ont les chevaliers. » Châteauneuf fit faire à Rome le tombeau de son père La Vrillière, statue à genoux de grandeur naturelle « dans cet équipage complet » — « qui que ce soit à l'inspection ne se peut douter que ce bonhomme La Vrillière n'ait été que prévôt et grand maître des cérémonies de l'ordre ». Et à Saint-Eustache, « la statue au naturel de M. Colbert, grand trésorier de l'ordre, avec le manteau et le collier des chevaliers : il n'est personne qui puisse ne le pas prendre pour un chevalier du Saint-Esprit. »
- Plaisante question d’une bonne femme
- « Ces abus me font souvenir de ce que me conta la maréchale de Chamilly » : son mari, nouveau chevalier, entendait la messe l'ordre porté par-dessus l'habit. « Une bonne femme du peuple, qui étoit derrière ses laquais, en tira un par la manche, et le pria de lui dire si ce cordon bleu là étoit un véritable chevalier de l'ordre. Le laquais fut si surpris de la question de la part d'une femme qu'il ne jugeoit pas avec raison savoir cette différence, qu'il le conta à son maître au sortir de la messe. » Le peuple même savait donc démêler les vrais cordons bleus des râpés.
- Méprise des Suédois et leur instruction sur le cordon bleu de d’Avaux, nuisible à son ambassade
- « Les Suédois y furent attrapés à M. d'Avaux » : voyant l'ambassadeur porter le cordon bleu, « ils lui firent toutes sortes d'honneurs. Quelque temps après ils surent que c'étoit un conseiller d'État de robe qui avoit une charge de l'ordre. Ils cessèrent de le considérer et de le traiter comme ils avoient fait jusque-là, et cette fâcheuse découverte nuisit fort au succès de son ambassade. » Conclusion en acte de toute la digression : la confusion entretenue par les officiers de l'ordre trompait jusqu'aux cours étrangères — à leurs dépens.
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