TOME XIII · CHAPITRE XX

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Résumé

Berwick en Guyenne, Montrevel en Alsace « qui s'en prend à moi » ; la patente de Berwick réformée « contre la tentative du duc du Maine ». Le parlement s'oppose au rétablissement de charges : « ses vues, sa conduite, ses appuis » et leurs intérêts ; l'auteur « se dégoûte d'en parler au Régent », prédit le succès et se tait. Et l'entrée en scène : « Law, dit Las ; sa banque » — l'avis de Saint-Simon au Régent et au conseil de régence, où elle passe, puis au parlement ; le Régent le met « malgré moi, en commerce » avec l'Écossais.

Les entrées

Berwick va commander en Guyenne au lieu de Montrevel, qui va en Alsace et qui s’en prend à moi
Le maréchal de Montrevel, qui commandait en Guyenne où « il y escroquoit et prenoit tant qu'il pouvoit, et faisoit toutes sortes de sottises » — « fort court, fort impertinent, tout au maréchal de Villeroy..., et fort peu sûr, par conséquent, pour M. le duc d'Orléans » —, est envoyé en Alsace « où il ne pouvoit pas être dangereux », Berwick prenant la Guyenne. À sa fatuité (« Mais, monsieur, le public en sera-t-il content pour moi ? — Oui, monsieur..., il le sera, je vous en réponds »), s'ajouta la rancune : « fou d'une Mme de L'Église, femme d'un conseiller du parlement de Bordeaux », il « imagina que c'étoit moi qui l'avois fait déplacer » et envoya ses plaintes par Biron. Réponse de Saint-Simon : « depuis que nous n'avions plus rien de commun..., je n'avois pas songé s'il étoit au monde. » « Il continua à se plaindre de moi, et moi à me moquer de lui... il ne sortit point de Paris, et mourut de peur ou de rage. »
Berwick fait réformer sa patente, et n’est sous les ordres de personne, contre la tentative du duc du Maine
Berwick s'aperçut que sa patente « le soumettoit aux ordres du comte d'Eu, qui, comme devenu prince du sang, prétendoit faire de Paris les fonctions de gouverneur de Guyenne ». Il la renvoya : « il ne connoissoit point de milieu entre être ou n'être pas aux ordres d'un autre..., il n'avoit point demandé ce commandement, et... ne l'accepteroit point à une condition nouvelle et déshonorante. » Le régent, « amateur du poison des mezzo-termine, qui toujours désespèrent celle qui a raison, et ne contente pas celle qui a tort », tenta de concilier ; il fallut céder : « la patente fut réformée ; il n'y fut pas fait la moindre mention du comte d'Eu... et le rare fut que M. du Maine, y ayant perdu sans réserve tout ce qu'il avoit prétendu, voulut paroître content aussi. »
Le parlement s’oppose au rétablissement des charges de grand maître des postes et de surintendant des bâtiments
« Le parlement persistoit à ne vouloir point enregistrer les deux édits d'érection de grand maître des postes et de surintendant des bâtiments », arguant de la suppression enregistrée « avec clause de ne pouvoir être rétablies ». Le fond : « Ce n'étoit pas que cela intéressât ni eux ni le peuple en aucune manière, encore moins s'il se pouvoit l'État ; mais cette compagnie vouloit figurer, se rendre considérable, faire compter avec elle ; elle ne le pouvoit que par la lutte, et de propos délibéré elle n'en perdoit aucune occasion. »
Ses vues, sa conduite, ses appuis
Les vues de la compagnie : « Elle avoit sondé le régent, puis tâté ; les succès répondoient de sa faiblesse. » Le régent « étoit environné d'ennemis qui lui imposoient, et qui, avec bien moins d'esprit et de lumière que lui, le trompoient et s'en moquoient, et qui s'étoient liés avec le parlement qui avoit les bâtards à lui et qui tenoit les princes du sang en mesure ». « Ainsi, tantôt sur une matière, tantôt sur une autre, cette lutte se multiplia, se fortifia, s'échauffa, et conduisit, comme on le verra, les choses au bord du précipice. »
Vues et intérêts de ses appuis
Galerie des appuis du parlement : Villeroy, la tête tournée par la vogue des Mémoires de Retz et de Joly, « vouloit être comme le duc de Beaufort, chef de la Fronde, roi des halles et de Paris » ; d'Effiat, « qui de longue main avoit vendu son maître » au duc du Maine ; Besons, « plat robin, quoique maréchal de France, qui s'étoit mis sous la tutelle d'Effiat » ; Canillac, gouverné par la veuve du président de Maisons « qui cabaloit encore tant qu'elle pouvoit chez elle » ; Noailles, « ravi de partager les négociations avec le parlement, et de voir naître du trouble pour se rendre nécessaire » ; Huxelles, « ami intime du premier président » ; « un Broglio, un Nocé, d'autres petits compagnons, instruits... à placer leur mot à propos ».
Je me dégoûte d’en parler au régent
Dégoûté, Saint-Simon rompt : « Je lui déclarai à la fin que je me lavois les mains de tout ce qui lui pouvoit arriver de la misère de sa conduite avec le parlement, de l'audace des entreprises de cette compagnie, de la friponnerie de gens qui l'environnoient, qui avoient mis le grappin sur lui, qu'il combloit d'amitiés, de confiance, de grâces, et qui étoient ses ennemis et le vendoient à leurs intérêts, à leurs vues et au parlement. »
Je lui en prédis le succès, et je reste là-dessus dans le silence
Et la prédiction : « je lui prédisois et le priois de s'en bien souvenir, qu'il n'iroit pas loin sans que les choses n'en vinssent entre lui et cette compagnie au point qu'il se verroit forcé de lui abandonner toute l'autorité et tout l'exercice de la régence, ou d'avoir recours à des coups de force très dangereux. Je lui tins exactement parole ; on verra en son temps ce qui en arriva » — annonce du lit de justice de 1718.
Law, dit Las ; sa banque
Entrée de Law : « Un Écossois, de je ne sais quelle naissance, grand joueur et grand combinateur, et qui avoit gagné fort gros en divers pays..., étoit venu en France dans les derniers temps du feu roi. Il s'appeloit Law ; mais quand il fut plus connu, on s'accoutuma si bien à l'appeler Las, que son nom de Law disparut. » Présenté au duc d'Orléans comme « profond dans les matières de banque, de commerce, de mouvement d'argent », vu de Desmarets qui « en fut content », il revint après la mort du roi par Dubois et les connaissances subalternes du Palais-Royal, proposa ses plans, fut « longtemps ballotté » par Noailles et Rouillé effrayés d'un intrus, « mais toujours porté par M. le duc d'Orléans » — jusqu'à ce que « le projet de banque plut tant à ce prince qu'il voulut qu'il eût lieu ».
Mon avis là-dessus, tant au régent en particulier qu’au conseil de régence
L'avis de Saint-Simon, donné au régent puis « avec plus de force et d'étendue » au conseil : la banque est bonne en soi — « sans levée, sans frais..., l'argent se doubloit tout d'un coup par les billets » — mais avec deux inconvénients : la gouverner assez sagement « pour ne faire pas plus de billets qu'il ne falloit », et surtout que « ce qui étoit excellent dans une république ou dans une monarchie où la finance est entièrement populaire, comme est l'Angleterre, étoit d'un pernicieux usage dans une monarchie absolue, telle que la France, où la nécessité d'une guerre mal entreprise..., l'avidité d'un premier ministre, d'un favori, d'une maîtresse, le luxe, les folles dépenses, la prodigalité d'un roi ont bientôt épuisé une banque, et ruiné tous les porteurs de billets, c'est-à-dire culbuté le royaume ». Conclusion : « rejeter la banque comme l'appât le plus funeste dans un pays absolu, qui dans un pays libre seroit un très bon et très sage établissement. » Prophétie exacte du désastre de 1720.
Elle y passe et au parlement
« Peu osèrent être de cet avis ; la banque passa » — le régent ayant « pris la peine d'instruire en particulier chaque membre de ce conseil, et de lui faire doucement entendre qu'il désiroit que la banque ne trouvât point d'opposition ». Puis : « Incontinent après, l'édit en fut enregistré au parlement sans difficulté. Cette compagnie savoit quelquefois complaire de bonne grâce au régent pour se raidir après contre lui avec plus d'efficace. » Au passage, croquis de Villeroy opinant : « il apportoit une petite feuille de papier, et quand ce venoit à lui d'opiner, mettoit ses lunettes, lisoit tout de suite les cinq ou six lignes qui étoient écrites. »
Le régent me met, malgré moi, en commerce réglé avec Law, qui dure jusqu’à sa chute
Le régent exigea que Saint-Simon vît Law, puis qu'il le reçût « règlement » chaque semaine. « Law vint donc chez moi. Quoique avec beaucoup d'étranger dans son maintien..., il s'exprimoit en fort bons termes, avec beaucoup de clarté et de netteté. » On convint « qu'il viendroit chez moi tous les mardis matin sur les dix heures, et que ma porte seroit fermée à tout le monde tant qu'il y demeureroit... il est exactement venu ainsi jusqu'à sa déconfiture. Une heure et demie, très souvent deux heures » — Law l'instruisant de la faveur de sa banque, « des contradictions qu'il essuyoit..., et surtout de son bilan, pour me convaincre qu'il étoit bien plus qu'en état de faire face à tous porteurs de billets ».
Vue de Law à mon égard
La vue de Law : « ce n'étoit pas qu'il eût compté faire de moi un habile financier ; mais qu'en homme d'esprit, et il en avoit beaucoup, il avoit songé à s'approcher d'un serviteur du régent qui avoit la plus véritable part en sa confiance..., de s'instruire par moi de la qualité intrinsèque de ceux dont il ne voyoit que l'écorce..., enfin de profiter de mon inimitié pour le duc de Noailles, qui en l'embrassant tous les jours, mouroit de jalousie et de dépit, lui suscitoit sous main tous les obstacles..., et eût bien voulu l'étouffer. La banque en train et florissante, je crus nécessaire de la soutenir... et bientôt nous nous parlâmes avec une confiance dont je n'ai jamais eu lieu de me repentir. »
Évêchés et autres grâces
Évêchés et grâces : Vannes à l'abbé de Tressan, premier aumônier du régent ; Rodez à l'abbé de Tourouvre à la prière du cardinal de Noailles ; « et celui de Saint-Papoul à l'abbé de Choiseul à la mienne, qui ne l'a su que plus de quinze ans après... Je ne lui avois jamais parlé..., mais je le savois homme de bien et pauvre. Le ressort qui me fit agir fut la mémoire du maréchal de Choiseul, dont il étoit neveu. » Même mémoire pour le chevalier de Peseu, neveu du maréchal, que Saint-Simon fit assister et avancer sans le connaître : belle discrétion des bienfaits faits au nom d'un mort aimé.
Arouet, poète, depuis Voltaire, exilé
« Arouet, fils d'un notaire qui l'a été de mon père et de moi jusqu'à sa mort, fut exilé et envoyé à Tulle, pour des vers fort satiriques et fort impudents. Je ne m'amuserois pas à marquer une si petite bagatelle, si ce même Arouet, devenu grand poète et académicien, sous le nom de Voltaire, n'étoit devenu, à travers force aventures tragiques, une manière de personnage dans la république des lettres, et même une manière d'important parmi un certain monde. » Le plus grand écrivain du siècle expédié en fils de notaire — l'un des dédains les plus fameux des Mémoires.
Un frère du roi de Portugal à Paris ; va servir en Hongrie
Le prince Emmanuel de Portugal, pas dix-neuf ans, frappé par le roi son frère « dans un emportement », se réfugie à Paris. Accueil glacial sous prétexte d'incognito : « L'Angleterre dominoit en Portugal, y trouvoit son compte pour son commerce » — et le régent « fut encore bien aise de s'épargner la dépense et l'importunité personnelle d'une réception convenable... Ce prince ne vit ni le roi, ni le régent, ni les filles de France, ni les princes et princesses du sang..., et n'y vit encore que mauvaise compagnie. » Lassé au bout de six semaines, il partit pour Vienne « et servit volontaire en Hongrie avec beaucoup de valeur ».
Mort de Mme de Courtaumer et de Mme de Villacerf ; de la comtesse d’Egmont en Flandre ; sa famille
Morts de dames : Mme de Courtaumer, sœur du duc de La Force, de la petite vérole (« le calvinisme avoit fait ce mariage ») ; Mme de Villacerf, née Saint-Nectaire ; et à Bruxelles la comtesse d'Egmont, sœur du duc d'Aremberg — d'abord mariée au marquis de Grana, gouverneur des Pays-Bas, puis au frère aîné du dernier comte d'Egmont : « Ces deux frères n'eurent point d'enfants », et avec eux s'éteignit « cette illustre maison d'Egmont ».
Mort de la maréchale de Bellefonds et de la marquise d’Harcourt
« La maréchale de Bellefonds-Fouquet, parente éloignée du surintendant, mourut fort âgée et fort retirée à Vincennes ; et la marquise d'Harcourt, fille du duc de Villeroy, nouvelle mariée, toute jeune, à Paris, sans enfants, dont les deux familles furent fort affligées » — la jeune femme du fils du maréchal d'Harcourt, mariée quelques mois plus tôt dans la « noce fort magnifique » de Villeroy.
Le maréchal d’Harcourt, en apoplexie, perd la parole pour toujours
« Peu de jours après, le maréchal d'Harcourt eut une nouvelle attaque d'apoplexie qui lui ôta l'usage de la parole pour toujours » — fin effective de ce personnage que Noailles avait fait « l'oracle » muet de la cabale contre l'union des ducs, et qui n'était déjà plus que l'ombre de lui-même.
Le roi, revenant de l’Observatoire, visite en passant le chancelier de Pontchartrain
Belle page d'hommage : menant le roi à l'Observatoire, Villeroy « pensa très dignement qu'il étoit bon de faire voir au roi un homme qui, vert et sain..., avoit su quitter tout pour mettre un sage et saint intervalle entre la vie et la mort » — le chancelier de Pontchartrain retiré à l'Institution. Averti que le roi entrerait chez lui, le vieillard, « solidement modeste et détaché », se posta « sur sa porte dans la rue comme le roi arrivoit », et « réussit, à force d'esprit, d'opiniâtreté et de respects à faire que la visite se passât ainsi dans la rue, qui ne laissa pas de durer un quart d'heure ». Puis il « rentra aussitôt dans sa chère modestie, où son parfoit renoncement lui fit oublier aussitôt l'extraordinaire honneur de la visite. Tout le monde qui le sut l'admira. »
Mme de Nassau remise en liberté
« Mme de Nassau qui, pour d'étranges affaires avec son mari, avoit été longtemps à la Bastille, puis dans un couvent à Rethel, eut permission de revenir à Paris chez le marquis de Nesle son frère, par le consentement de son mari. »
MM. le Duc et prince de Conti ont la petite vérole
« M. le Duc et M. le prince de Conti eurent la petite vérole à peu de distance l'un de l'autre » — alerte simultanée sur les deux têtes des deux branches des princes du sang, en pleine épidémie parisienne.
Naissance de la dernière fille de Mme la duchesse d’Orléans
« Mme la duchesse d'Orléans accoucha d'une fille, qui est morte princesse de Conti, dont elle a laissé un fils unique appelé comte de La Marche » — dernière fille du régent, future épouse du fils de ce même prince de Conti.
Mort de l’électeur palatin
« L'électeur palatin Guillaume-Joseph mourut à Dusseldorf sans enfants » — beau-frère de l'empereur Léopold et allié de la moitié des cours d'Europe par ses sœurs (Portugal, Espagne, Parme, Sobieski). Son frère Charles-Philippe, gouverneur du Tyrol, lui succéda : deux fois veuf sans garçons, il fit « un troisième mariage d'inclination si inégal qu'il n'en a jamais osé parler, et que les enfants qu'il en auroit ne succéderoient point ». Il était frère de l'évêque d'Augsbourg « tombé en enfance » et du grand maître de l'ordre Teutonique, le nouvel électeur de Trèves.

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