TOME XII · CHAPITRE V

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Résumé

Il faut « interrompre un peu le reste si court de la vie du roi » : le grand portrait du duc d'Orléans commence — la « débonnaireté et son histoire », le « malheur de l'éducation » livrée à Dubois, la « folie » de l'abbé « qui le perd auprès du roi pour toujours », et le caractère complet de l'abbé depuis cardinal Dubois — « tous les vices y combattaient » ; la seconde partie du caractère du prince, « excellemment peint par Madame » ; l'aventure du faux marquis de Ruffec ; le prince et la religion ; caractère de la duchesse d'Orléans ; les Saint-Pierre, la duchesse Sforce et la digression sur les Sforce.

Les entrées

Nécessité d’interrompre un peu le reste si court de la vie du roi
« Le règne de Louis XIV, conduit jusqu'à sa dernière extrémité, ne laisse plus à rapporter maintenant que ce qui s'est passé dans le dernier mois de sa vie. » Mais ces derniers événements sont si liés à ceux qui suivent la mort du monarque « qu'il n'est pas possible de les séparer » : il faut d'abord « faire bien connoître, si l'on peut, celui qui en est le premier personnage... Je dis si l'on peut, parce que je n'ai de ma vie rien connu de si éminemment contradictoire et si parfaitement en tout que M. le duc d'Orléans. » Bien que Saint-Simon l'ait vu « à nu depuis tant d'années » et fût « l'unique avec lequel il pût s'ouvrir... à cœur ouvert et par confiance et par nécessité », il avoue : « je ne le connoissois pas encore, et lui-même aussi ne se connoissoit pas parfaitement. »
Première partie du caractère de M. le duc d’Orléans
Taille médiocre, « l'air et le port aisé et fort noble », et « dans le visage, dans le geste, dans toutes ses manières une grâce infinie, et si naturelle qu'elle ornoit jusqu'à ses moindres actions ». Un don de parole unique, une éloquence naturelle « sur les sciences les plus abstraites qu'il rendoit claires, sur les affaires du gouvernement, de politique, de finance, de justice, de guerre » ; une mémoire telle qu'« en parcourant ainsi, c'étoit en lui comme s'il eût tout lu fort exactement ». Saint-Simon lui donnait cette louange rare : « il ne se seroit jamais trompé en aucune affaire s'il avoit suivi la première appréhension de son esprit sur chacune. » Brave « de la valeur des rois ses père et grand-père », capitaine complet — « capitaine, ingénieur, intendant d'armée » — admiré en Espagne « et pleuré en Italie, quand il y prévit tout, et que Marsin lui arrêta les bras sur tout ». « Quel homme plus expressément formé pour faire le bonheur de la France, lorsqu'il eut à la gouverner ! » Son faible : « croire ressembler en tout à Henri IV », jusque dans les vices. D'ambition de régner, aucune : « commander les armées tant que la guerre auroit duré, et se divertir le reste du temps sans contrainte ni à lui ni à autrui. »
Débonnaireté et son histoire
« Cet homme si cruellement accusé du crime le plus noir..., je n'en ai point connu de plus naturellement opposé au crime » ; mais « sa douceur, son humanité, sa facilité avoient tourné en défaut » : « il tourna en vice la suprême vertu du pardon des ennemis. » D'où la scène chez Mme la duchesse d'Orléans : apprenant qu'il traitait « tout aussi bien qu'à l'ordinaire » le prince et le cardinal de Rohan convaincus de menées contre lui, Saint-Simon lança : « depuis Louis le Débonnaire il n'y en eut jamais un si débonnaire que vous. » Le prince « se releva dans sa chaise, rouge de colère jusqu'au blanc des yeux » — « courage, monsieur, traitez bien vos ennemis, et fâchez-vous contre vos serviteurs... j'ai mis le doigt sur l'apostume ; quand on la presse, le malade crie. » Des années plus tard, au conseil de régence, le régent joua à Saint-Simon la comédie des « vers que vous avez faits contre moi » et chanta le pont-neuf : « Notre régent est débonnaire, la, la, il est débonnaire », « avec un grand éclat de rire ». « Je n'ai pas craint d'écrire cette bagatelle, parce qu'il me semble qu'elle peint. »
Malheur de l’éducation et de la jeunesse de M. le duc d’Orléans
« Ce prince si heureusement né pour être l'honneur et le chef-d'œuvre d'une éducation, n'y fut pas heureux. » Saint-Laurent, « un homme à choisir par préférence dans toute l'Europe pour l'éducation des rois », mourut trop tôt ; les gouverneurs titrés (Navailles, le maréchal d'Estrades, La Vieuville, enfin le marquis d'Arcy, « sage mentor » lui aussi trop tôt disparu) ne purent suppléer. L'élève « tomba tout à fait entre les mains de l'abbé Dubois et des jeunes débauchés qui l'obsédèrent ». Marié par force, piqué de n'obtenir ni gouvernement ni armée, « il ne mit plus de bornes à ses discours ni à ses débauches..., dans le ruineux dessein de se moquer du roi, de lui échapper, de le piquer à son tour » ; « il vivoit donc avec des comédiennes et leurs entours, dans une obscurité honteuse » — Monsieur le laissant faire par dépit, et Madame, « intérieurement ravie des déplaisirs de Mme sa belle-fille », se taisant.
Folie de l’abbé Dubois, qui le perd auprès du roi pour toujours
Dubois, précepteur, avait arraché au jeune prince le consentement à son mariage ; ce service « ne lui avoit pas rendu ce qu'il en avoit espéré, et... l'avoit même perdu auprès du roi par la folie qu'il eut, dans une audience secrète qu'il en obtint, de lui demander pour prix de son service la nomination au chapeau. Il se vit donc réduit à M. de Chartres, et ne pensa plus qu'à le gouverner. »
Caractère de l’abbé depuis cardinal Dubois
« L'abbé Dubois étoit un petit homme maigre, effilé, chafouin, à perruque blonde, à mine de fouine, à physionomie d'esprit... Tous les vices combattoient en lui à qui en demeureroit le maître. Ils y faisoient un bruit et un combat continuel entre eux. L'avarice, la débauche, l'ambition étoient ses dieux ; la perfidie, la flatterie, les servages, ses moyens ; l'impiété parfaite, son repos ; et l'opinion que la probité et l'honnêteté sont des chimères dont on se pare..., son principe. » « Il passoit ainsi sa vie dans les sapes » ; « le mensonge le plus hardi lui étoit tourné en nature », masqué d'« un bégayement factice » ; « méchant d'ailleurs avec réflexion et par nature, et, par raisonnement, traître et ingrat..., effronté à faire peur étant pris sur le fait ». Tel fut le maître qui flatta son élève « du côté des mœurs pour le jeter dans la débauche », et « du côté de l'esprit, dont il le persuada qu'il en avoit trop et trop bon pour être la dupe de la religion » — doctrine d'où suivait « tout crime et toute scélératesse tournés en habileté ».
Deuxième partie du caractère de M. le duc d’Orléans
La contre-partie du prince : accoutumé « à la débauche, plus encore au bruit de la débauche », jusqu'aux excès choisis « aux jours les plus saints » ; faux « jusqu'à l'indiscrétion de se vanter de l'être », disputant avec Mme la duchesse de Berry « qui des deux en savoit là-dessus davantage » ; brouillant tout le monde ensemble par système, « ce fut une de ses principales occupations pendant tout le temps qu'il fut à la tête des affaires..., qui, tôt découverte, le rendit odieux ». « Il étoit né ennuyé » : incapable de s'occuper seul, il ne pouvait vivre « que dans le mouvement et le torrent des affaires... ou dans le bruit et la vivacité de la débauche » ; chimie, peinture, pierres et parfums s'usèrent tour à tour. « Incapable de suite dans rien, jusqu'à ne pouvoir comprendre qu'on en pût avoir » ; « timide à l'excès » et l'affectant si peu « qu'on n'obtenoit rien de lui, ni grâce ni justice, qu'en l'arrachant par crainte... ou par une extrême importunité » ; prodigue de promesses non tenues ; et sa compagnie de « roués » — mot de lui — « chassa la bonne jusque dans sa puissance et lui fit un tort infini ».
M. le duc d’Orléans excellemment peint par Madame
« Madame étoit pleine de contes et de petits romans de fées. Elle disoit qu'elles avoient toutes été conviées à ses couches..., et que chacune avoit doué son fils d'un talent, de sorte qu'il les avoit tous ; mais que par malheur on avoit oublié une vieille fée..., qui, piquée de l'oubli..., se vengea en le douant de rendre absolument inutiles tous les talents qu'il avoit reçus de toutes les autres fées, d'aucun desquels, en les conservant tous, il n'avoit jamais pu se servir. Il faut avouer qu'à prendre la chose en gros le portrait est parlant. »
Aventure du faux marquis de Ruffec
Preuve de sa défiance universelle : en pleine régence, le régent envoya Biron demander à Saint-Simon où était son fils le marquis de Ruffec et réclamer « de son écriture » — un aventurier écrivant de Madrid sous ce nom l'avait alarmé. Saint-Simon, mêlé « de colère et de compassion », envoya une lettre authentique qui perça « jusqu'à table » : « l'admirable est qu'il ne connoissoit point son écriture. Non seulement il la regarda, mais il la lut ; et comme il la trouva plaisante, il en régala tout haut sa compagnie. » Le faussaire — « fils d'un huissier de Madame », informé de toute la famille — fut arrêté à Bayonne par Dadoncourt « sur ce qu'il lui vit prendre des olives avec une fourchette », et enfermé quelque temps.
Quel étoit M. le duc d’Orléans sur la religion
Jeune, il avait cherché « à voir le diable, et à pouvoir le faire parler », passant les nuits « dans les carrières de Vanvres et de Vaugirard à faire des invocations » — sans jamais « venir à bout de rien voir ni entendre ». « Son désir passionné... étoit qu'il n'y eût point de Dieu ; mais il avoit trop de lumière pour être athée, qui sont une espèce particulière d'insensés bien plus rare qu'on ne croit... Un Dieu existant et une âme immortelle le jetoient en un fâcheux détroit. » Saint-Simon reste « persuadé qu'il ne se fût jeté de lui-même entre les mains de tous les prêtres et de tous les capucins de la ville... s'il étoit tombé dans une maladie périlleuse ». Son faible : « se piquer d'impiété et d'y vouloir surpasser les plus hardis » — témoin la nuit de Noël où, admiré pour sa lecture apparente d'un livre de prières aux matines : « Vous êtes bien sotte, madame Imbert... C'étoit Rabelois que j'avois porté de peur de m'ennuyer » — « pure fanfaronnade », lui qui aimait la musique « jusqu'à composer ».
Caractère de Mme la duchesse d’Orléans
Mme la duchesse d'Orléans : « grande et de tous points majestueuse », belle malgré des joues « trop larges et trop pendantes », autant d'esprit que son mari « et de plus que lui une grande suite dans l'esprit », avec « ce tour particulier à Mme de Montespan et à ses sœurs » — mais « un parler gras si lent, si embarrassé » qui déparait tout. « Au fond de son âme elle croyoit avoir fort honoré M. le duc d'Orléans en l'épousant » ; « impitoyable... sur le rang qu'elle avoit épousé, et petite-fille de France jusque sur sa chaise percée. M. le duc d'Orléans, qui en rioit souvent, l'appeloit Mme Lucifer en parlant à elle, et elle convenoit que ce nom ne lui déplaisoit pas. » Ses déplaisirs venaient « non de jalousie, mais du dépit de n'en être pas adorée et servie comme une divinité » ; sa maison était « moins une cour qu'elle vouloit qu'un culte » ; timide devant le roi jusqu'à ne répondre « qu'en balbutiant et la frayeur sur le visage ». Ses frères furent tour à tour ses favoris — d'abord « son petit frère » le comte de Toulouse, « vérité, honneur, conduite sage » ; puis M. du Maine, qui la ménageait « pour s'en faire ménager... avec un manège merveilleux ».
Saint-Pierre et sa femme ; leur caractère
Saint-Pierre, son premier écuyer, « lui avoit imposé par un flegme de sénateur, et un impérieux silence qu'il ne rompoit guère que pour prononcer des sentences et des maximes. C'étoit un intrigant d'un esprit fort dangereux », qui pour coup d'essai l'avait brouillée avec son mari sur la compagnie des Cent-Suisses. « M. le duc d'Orléans avoit défendu à Saint-Pierre de mettre le pied chez lui. Saint-Pierre s'en moquoit, et parloit de lui avec la dernière insolence, traitant la chose de couronne à couronne. » Sa femme, « bonne demoiselle de Bretagne..., gaie, libre, plaisante », que Mme la duchesse d'Orléans « ne s'en put passer ni lui rien refuser », apaisait le prince « à force de badinages ». Marly les tenta en vain : le roi, informé de la petitesse du gentilhomme, « n'en voulut pas ouïr parler..., ce fut le ver rongeur des Saint-Pierre qui, non contents de s'être enrichis et placés, vouloient faire les seigneurs ».
Duchesse Sforce
« La duchesse Sforce étoit celle qui possédoit le plus le cœur et l'esprit de Mme la duchesse d'Orléans » : sa cousine germaine, seconde fille de Mme de Thianges, mariée fort jeune à Rome au duc Sforce en 1678, veuve sans enfants dès 1685. « Belle, sage et spirituelle », elle avait « assez plu au roi à son retour pour donner lieu à Mme de Maintenon de l'écarter ».
Courte digression sur les Sforce
Courte digression sur les Sforce : le duc descendait au neuvième degré « de ce fameux Attendolo, qui de laboureur de Cotignola devint un des plus grands capitaines de l'Europe..., gonfalonier de l'Église et connétable de Naples sous la reine Jeanne », et qui prit le nom de Sforza d'un sobriquet — son général Balbiano lui demandant « s'il vouloit usar meco forza ». La branche aînée eut Milan par les Visconti : Ludovic le More, qui empoisonna son neveu et usurpa le duché, finit « à Loches, dans une cage où il vécut plusieurs années, et où Louis XII l'avoit fait enfermer ».
Caractère de la duchesse Sforce
« Son extérieur droit, sec, froid et haut, avoit du rebutant. Elle aimoit à gouverner. Tout montroit en elle une rinçure de la princesse des Ursins. Mais perçant cet épiderme, vous ne trouviez que sagesse, mesure, bonté, politesse, raison, désir d'obliger, de concilier, surtout vérité, sincérité, droiture, sûreté entière, secret inviolable, assemblage si précieux et si rare, surtout à la cour, et dans une femme. » Son intimité avec Mme la duchesse d'Orléans — « elles passoient leur vie ensemble, et dînoient presque tous les jours tête à tête » — « fut un bonheur pour cette princesse, pour M. le duc d'Orléans et pour toute cette branche royale ». Dès le congé de Mme d'Argenton, elle fit à Saint-Simon « des avances de liaison » : « elle nous plut tant et nous à elle que l'amitié et la confiance suivirent bientôt, que rien depuis n'a pu affaiblir. »

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