TOME XII · CHAPITRE XIV

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Résumé

La « misère des ducs » : les du Maine excitent « avec plein succès » les gens de qualité contre eux. Et l'« abomination du duc de Noailles » : il propose à l'auteur « de le faire faire premier ministre », soutient une « nouveauté » contre toutes raisons, puis lui impute la proposition qu'il avait combattue « et soulève tout contre moi » ; l'étrange embarras avec la duchesse de Saint-Simon, la « scélératesse » apprise, la « monstrueuse ingratitude », l'« affreux et profond projet » — et l'éclat « sans mesure » de l'auteur contre Noailles, « qui plie les épaules et suit ».

Les entrées

Misère des ducs
« La vérité est que les ducs ne paroissoient pas propres à se soutenir sur rien depuis longtemps. L'esprit d'intérêt particulier, de mode, de servitude, une ignorance profonde et honteuse, incapacité de tout concert entre eux..., l'habitude de leur continuelle décadence, étoient à tout des obstacles pour eux, et des raisons à chacun pour leur tirer des plumes » ; le nombre « sans cesse augmenté et peu choisi », les alliances basses, et le roi lui-même toujours « large facilité contre les ducs ».
Duc et duchesse du Maine excitent avec plein succès les gens de qualité et soi-disant tels contre les ducs
M. et Mme du Maine, profitant de l'éclat du bonnet, s'appliquèrent « à encourager les gens non titrés contre les ducs » : « d'abord on se contenta de sonder, de jeter des propos..., mais dans les ténèbres. Il falloit d'abord infatuer un nombre de sots glorieux et ignorants, pour s'en servir à en recruter d'autres..., faire un groupe où toutes sortes de gens pussent entrer, se donner le beau nom collectif de noblesse, et... causer un si grand bruit, que les ducs ne pussent penser qu'à la défense, bien loin de pouvoir attaquer les bâtards..., et en état avec cette double multitude de faire la loi au régent : ce qui fut la double vue du duc et de la duchesse du Maine. »
Abomination du duc de Noailles
« C'en est assez ici pour expliquer ce qu'en sut faire le duc de Noailles, non moins bon ouvrier, et en même genre et goût que le duc du Maine. On ne peut mieux exalter son infernal talent, ni faire en même temps une comparaison plus exactement juste. »
Il me propose de le faire faire premier ministre
Un soir, seul avec Saint-Simon, Noailles, après avoir attaqué le projet des états généraux, s'ouvrit : « Vous n'avez pas voulu des finances..., en nous entendant bien vous et moi, nous en ferons tout ce que nous voudrons ; mais pour cela, ce n'est pas assez des finances, il me faut les autres parties... ; faites-moi faire premier ministre, et nous serons les maîtres. — Premier ministre ! interrompis-je..., je veux bien que vous sachiez que s'il y avoit un premier ministre à faire, et que j'en eusse envie, ce seroit moi qui le serois... ; mais je vous déclare que tant que M. le duc d'Orléans m'honorera de quelque part en sa confiance, ni moi, ni vous, ni homme qui vive ne sera jamais premier ministre, dont je regarde la place et le pouvoir comme le fléau, la peste, la ruine d'un État, l'opprobre et le geôlier d'un roi ou d'un régent. »
Proposition du duc de Noailles d’une nouveauté qu’il soutient contre toutes mes raisons
La proposition d'une nouveauté : qu'à la mort du roi « tout ce qui se trouveroit de ducs à la cour allassent ensemble saluer le nouveau roi ». Après quinze jours de silence, Noailles vint la rejouer en scène devant les ducs assemblés dans la chambre de Saint-Simon, « à force de poumons... menant la parole, et toujours étouffant la mienne » — Saint-Simon montant « sur le gradin de mes fenêtres » pour être entendu : nulle trace d'un tel usage, rien à y gagner, et le danger mortel d'offrir aux du Maine, « dans l'effervescence qui éclatoit parmi les gens de qualité », l'apparence d'un corps à part des ducs contre la noblesse — quand le vrai but devait être « de tirer la noblesse en général de l'abaissement et du néant où la robe et la plume l'avoient réduite ».
Le duc de Noailles m’impute la proposition que j’avois si puissamment combattue, et soulève tout contre moi
Dès le lendemain de la scène, « cette belle idée de salutation du roi se répandit en prétention, vola de bouche en bouche. Coetquen, beau-frère de Noailles..., courut le château, ameutant les gens de qualité » ; « le tout ensemble s'appela la noblesse, et cette noblesse pénétroit partout par ses cris contre les ducs ». Puis Saint-Herem et « plus de dix autres » vinrent avertir Mme de Saint-Simon « que tout tomboit uniquement sur moi, comme sur le seul inventeur et auteur du projet..., et qu'elle feroit sagement d'y prendre garde » — et « que c'étoit Noailles qui souffloit ce feu, qui me donnoit pour l'auteur..., et soi-même pour celui qui s'y étoit opposé de toutes ses forces ».
Étrange embarras de Noailles avec la duchesse de Saint-Simon
Le lendemain, Mme de Saint-Simon arrêta Noailles dans la galerie, le pressa dans l'embrasure d'une fenêtre : il « l'avoua, tout comme la chose a été ici racontée, et qu'il étoit vrai que c'étoit lui qui l'avoit proposé, et que je m'y étois toujours opposé » ; sommé de dire pourquoi il répandait le contraire, « Noailles, interdit et accablé, balbutia une foible négative » et « essuya tout de suite de courts, mais de cruels reproches de tout ce qu'il me devoit, et de la noire et perfide calomnie dont il m'en payoit ». Il n'en continua pas moins ses semailles, « mais personnellement il prit mieux garde devant qui il parloit ».
J’apprends la scélératesse de Noailles
« Je ne fus informé que tard de cette exécrable perfidie... Alors seulement les écailles me tombèrent des yeux » — et avec elles la mesure de l'ingratitude : Saint-Simon avait tout fait pour cet homme « sans ressource auprès du roi et de Mme de Maintenon..., en abomination à la cour d'Espagne » : réconcilié avec Beauvilliers, avec le duc de Bourgogne, avec M. et Mme la duchesse d'Orléans, et enfin « je forçai ce prince à lui destiner les finances et à tirer son oncle du fond de l'abîme. Tant de puissants coups frappés en sa faveur excitèrent sa jalousie au lieu de reconnoissance. »
Monstrueuse ingratitude de Noailles
Le projet : « il sentit qu'il faudroit compter avec moi ; il ne vouloit compter avec personne, mais être le maître, dominer, gouverner, en un mot être premier ministre. » L'idée de salutation fut conçue « pour l'usage qu'il m'en préparoit » : me faire tomber dans le piège pour publier avec vérité, sinon publier avec calomnie. Les espérances : « un cri public, une noblesse ramassée, ignorante, furieuse » devait m'être « une source de querelles et de voies de fait » ; sinon, le régent ne pourrait conserver « un homme en butte à toute la noblesse » ; sinon encore, le dépit me ferait « d'indignation quitter la partie ».
Son affreux et profond projet
« Il est vrai que c'est un raisonnement de démon, duquel il a toutes les qualités : profondeur, noirceur, calomnie, attentat à tout, assassinat, ambition sans bornes, ingratitude exquise, effronterie sans mesure... ; mais il est vrai aussi que ce raisonnement en a toute l'étendue, la réflexion, l'esprit, la finesse..., et que le tout ensemble est sublimement marqué au coin du prince des démons, qui seul l'a pu inspirer et conduire. »
Courte réflexion
« J'en parlai à tout ce que je trouvai sous ma main avec une force qui n'épargna ni choses ni termes sur le duc de Noailles..., et que je répandis à tous venants » ; Noailles, « qui m'évita jusque chez M. le duc d'Orléans..., s'arma de toile cirée et de silence..., et poussa sa pointe parmi la noblesse ». Il sut lier contre Saint-Simon la cabale des ducs — par Canillac La Feuillade, par La Feuillade les ducs de Villeroy et de La Rochefoucauld (« qui n'avoit pu me pardonner la préséance »), le jeune Richelieu, et les assemblées couvertes du nom du maréchal d'Harcourt, « qui n'étoit plus que la figure extérieure d'un homme ». « M. et Mme du Maine surent profiter d'une si favorable occasion » ; et l'envie fit le reste, contre le seul homme « dans toute [la] confiance » du régent prochain.
J’éclate sans mesure contre Noailles, qui plie les épaules et suit sa pointe parmi la noblesse et [qui] cabale des ducs contre moi
Quelques jours avant l'éclat, sentant « l'importance de la réunion de tous les ducs », Saint-Simon avait abordé M. de Luxembourg, seul duc avec qui il fût demeuré brouillé depuis l'affaire de la préséance : « il y fut sensible au point qu'il vint chez moi, qu'il ne fut plus mention du passé, qu'il fut, sans que je le susse qu'après, ferme à me défendre contre toutes les attaques de ses amis. » Luxembourg : « un fort homme d'honneur, qui avoit à peine le sens commun, rectifié par le grand usage du meilleur et du plus grand monde..., plein de petitesses dans le commerce, quoique le meilleur homme du monde. »
Je me raccommode avec le duc de Luxembourg ; son caractère
Suites de l'éclat : « la Providence arrêta leurs cruelles espérances. Je sortis, allai et vins tout à mon ordinaire, je ne trouvai jamais personne qui me dît quoi que ce soit qui pût, non pas me fâcher, mais m'indisposer. Les plus enivrés passoient leur chemin avec une salutation froide, en sorte que je n'eus ni à courir, ni à me défendre, ni même à attaquer, et je suis encore à le comprendre. »
Suites de l’éclat
« Noailles souffrit tout en coupable écrasé sous le poids de son crime » : révérences « extrêmement marquées » jamais rendues, sorties de Saint-Simon « en plein conseil et au Palais-Royal » dont « le ton, les termes, les manières effrayoient l'assistance, sans qu'il répondît jamais un mot ; mais il rougissoit, il pâlissoit ». Un jour, forcé de rapporter une affaire et « tondu », l'arrêt dicté et relu avec défiance publique, « il se leva, jeta son tabouret à dix pas... : “Mort... il n'y a plus moyen d'y durer”, s'en alla chez lui..., et la fièvre lui en prit. »
Bassesse et désespoir de Noailles
« Parmi cela, les affaires n'en souffrirent jamais. Je m'en étois fait une loi... J'étois de son avis quand je croyois qu'il étoit bon ; il m'est arrivé quelquefois de l'avoir appuyé contre d'autres ; du reste, même hauteur, mêmes propos, même conduite à son égard. »
Sa conduite à mon égard et la mienne au sien
Noailles n'omit rien pour fléchir Saint-Simon : louanges publiques, sa mère « au désespoir contre son fils », Mme de Saint-Simon « exhortée sur le ton de piété », jusqu'à « me faire demander grâce, en propres termes, par M. le duc d'Orléans ». Réponse invariable : « c'étoit assez d'avoir été dupe une fois pour ne l'être pas une seconde du même homme..., dont le criminel auteur seroit à jamais l'objet de ma haine et de ma vengeance la plus publique et la plus implacable. » Le contraste avec le cardinal de Noailles, dont la liaison avec Saint-Simon demeura entière et publique, « tomboit à plomb sur le duc de Noailles » ; deux fois le cardinal voulut parler de la division, deux fois l'offre d'un compte exact « lui ferma la bouche ».
Noailles n’oublie rien, mais inutilement, pour me fléchir
« Tout fut non seulement inutile tant que [la régence] dura, mais encore après la mort de M. le duc d'Orléans » : Saint-Simon sans place ni crédit, Noailles « à la tête de la famille la plus puissante en tout genre », et pourtant « ni lui ni les siens ne purent supporter cette situation avec moi. C'est une chose terrible que la poursuite intérieure du crime. »
Noailles, depuis la mort de M. le duc d’Orléans, aussi infatigable, et inutilement, à m’adoucir
Le désir extrême de raccommodement fit enfin le mariage du fils aîné : la fille de la maréchale de Grammont, mariée au prince de Bournonville devenu « tout à fait perclus », était « belle, bien faite..., et pour le bien le plus grand parti de France ». Mme de Saint-Simon, prise « par le monde... et par la religion », vainquit en plus d'un an « l'horreur du raccommodement ». À la mort de Bournonville, le cardinal de Noailles, quittant sa table la veille de l'Annonciation — « vêpres pour aujourd'hui attendront, dépêchons » — courut tout conclure et vint le déclarer « devant tout le domestique » : « Où est mon neveu ? car je veux voir mon neveu ! » Tout fut signé en trois ou quatre jours, à la barbe du duc de Chaulnes qui comptait la place prise pour son fils.
Le désir extrême de raccommodement des Noailles fait enfin le mariage de mon fils aîné
Le raccommodement se fit chez le cardinal, aux conditions de Saint-Simon : « il ne s'y parleroit de rien, ni en aucun temps ». Il y alla « comme un homme qui va au supplice » : « Monsieur, je vous présente mon neveu que je vous prie de vouloir bien embrasser. — Monsieur, M. le cardinal le veut », dit-il sèchement ; « dans l'instant le duc de Noailles se jeta à moi si bas que ce fut au-dessous de ma poitrine ». « Tout le corps me trembloit... Je revins chez moi comme un homme ivre et qui se trouve mal..., je fus au moment de me faire saigner. »
Raccommodement entre Noailles et moi, et ses légères suites
Suites légères : visite du lendemain « tête à tête... qui me parut sans fin » ; la noce, dernière cérémonie du cardinal de Noailles « qui les maria dans sa grande chapelle » ; mais refus obstiné de recevoir le duc à la Ferté — « je ne voulois point du duc de Noailles à la Ferté » — de peur des tête-à-tête « dont il eût pu après dire et publier tout ce qui ne se seroit ni dit ni traité entre nous ». « Dieu commande de pardonner, mais non de s'abandonner soi-même... Le monde a vu et connu depuis quel homme il est, et ce qu'il a été dans la cour, dans le conseil et à la tête des armées. »

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