TOME III · CHAPITRE XII

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Résumé

Première digression sur la grandesse : origine de la dignité de grand d'Espagne comparée à celle des ducs français. Les ricos hombres et leur multiplication, l'idée des trois classes, leur part aux affaires, le droit de parler couverts au roi ; Ferdinand et Isabelle « rois catholiques », Philippe le Beau, la flatterie des ricos hombres sur leur couverture ; l'affaiblissement du droit, la première gradation, Charles Quint et l'abolition des ricos hombres remplacés par les grands d'Espagne ; la grandeur de la grandesse hors des États de Charles Quint ; la troisième gradation de Philippe II et les trois espèces de grands.

Les entrées

Digression sur la dignité de grands d’Espagne et sa comparaison avec celle de nos ducs
« L'occasion de parler un peu de la dignité de grand d'Espagne et de la comparer avec celle de nos ducs est ici trop naturelle pour n'y pas succomber. » À propos du mémoire des ducs d'Arcos et de Baños, Saint-Simon annonce non un traité, mais une idée « d'autant plus juste que je me suis particulièrement appliqué à m'en instruire par eux-mêmes en Espagne, et que je n'ai pas vu qu'on se l'ait formée telle qu'elle est ». Et de désarmer d'avance le lecteur : « Quoique les digressions soient d'ordinaire importunes, celle-ci s'excusera elle-même par sa curiosité. » C'est le duc et pair, ambassadeur à Madrid en 1721-1722 et lui-même fait grand d'Espagne, qui parle ici en expert passionné des dignités.
Son origine
« La dignité des grands d'Espagne tire son origine des grands fiefs relevant immédiatement de la couronne. » L'Espagne étant divisée en plusieurs royaumes, « tantôt indépendants, tantôt tributaires, tantôt membres les uns des autres », chaque royaume avait ses premiers vassaux, « qui de tout temps avoient le droit de bannière et de chaudière » — la bannière étant connue de nos histoires, la chaudière marquant « les richesses suffisantes pour fournir à l'entretien de ceux qui étoient sous la bannière levée par le seigneur banneret ». La Castille ayant toujours tenu le premier lieu depuis que, de comté dépendant de la Navarre, elle devint royaume et bientôt supérieure à tous, ses premiers vassaux furent les plus considérés, « et par la même raison ceux d'Aragon après eux ».
Ricos-hombres , et leur multiplication
« Le nom de grand étoit inconnu dans les Espagnes, celui de ricos-hombres passoit pour la seule grande distinction, comme qui diroit puissants hommes. » Ce nom, devenu commun à tous ceux des familles des ricos-hombres, « s'étoit peu à peu extrêmement multiplié » : la faiblesse et le besoin des rois les obligeaient à souffrir cet abus dans les cadets subdivisés, ou dans des sujets « dont le mérite ou les services ne permettoient pas de leur refuser un titre que l'exemple de ces cadets avoit détaché de la possession des fiefs immédiats ». Les armes chargées de bannières et de chaudières, transmises par les filles à des familles étrangères « à l'infini », achevèrent cette dilution du titre primitif.
Idée dès lors de trois sortes de classes
Cette extension du titre aux cadets, aux hommes de mérite « enfin aux premières charges de leur maison », a « peut-être donné la première idée, dans la suite, de la distinction des trois classes des grands que nous y voyons aujourd'hui ». Saint-Simon pose ainsi le principe génétique de toute sa démonstration : la hiérarchie interne de la grandesse moderne — première, seconde et troisième classes — n'est pas un ordre primitif, mais le résidu réglé d'une confusion ancienne, où se distinguaient déjà les possesseurs de grands fiefs, leurs cadets et les simples bénéficiaires de la faveur royale.
Leur part aux affaires et comment
Les fréquentes révolutions des Espagnes — divisions et réunions des royaumes, « l'espèce de chaos que l'invasion des Maures y apporta » —, les dynasties « trop souvent plus occupées à s'agrandir aux dépens les unes des autres que de se défendre ensemble de l'ennemi commun de leur religion et de leur État », altérèrent l'économie des fiefs immédiats. De cette confusion, qui dura presque jusqu'aux rois catholiques, rien de bien clair ne subsiste, « sinon la part qu'ils avoient aux affaires, plus par l'autorité de leur personne, soit mérite, soit grandes alliances, soit grands biens, que par la dignité de ces biens mêmes ». Le pouvoir des ricos-hombres était donc personnel avant d'être institutionnel.
Parlent couverts au roi
Origine de l'usage capital de la couverture : « soit que l'usage de parler couvert aux rois pour les gens d'une certaine qualité fût de tout temps établi dans les Espagnes, comme il l'étoit constamment dans notre France d'être couvert devant eux jusqu'au milieu pour le moins des règnes de la branche des Valois ; soit que cet honneur, d'abord réservé aux premiers vassaux pères de famille, eût peu à peu été communiqué à leurs cadets », il est certain qu'un grand nombre de ricos-hombres jouissaient de l'honneur de parler couverts au roi « par droit, par abus, ou par la nécessité de s'attacher les familles puissantes et d'éviter les mécontentements, lorsqu'y parurent les rois catholiques ».
Ferdinand et Isabelle dits les rois catholiques
La Castille et l'Aragon « s'unirent entre elles par le mariage de Ferdinand et d'Isabelle », chaque époux conservant le domaine et l'administration de sa couronne, d'où l'usage espagnol de dire « les rois » pour le couple régnant. Saint-Simon écorne au passage la légende : ils « ont usurpé le nom de catholiques par excellence », titre que « Ferdinand obtint à bon marché des papes [...] moins par la conquête de tout ce qu'il restoit aux Maures dans le continent des Espagnes, que par la proscription des juifs, la réception de l'inquisition, le don des papes, qu'il reconnut, des Indes et des royaumes de Naples et de Navarre, avec aussi peu de droit à eux de les conférer, qu'à lui de les occuper par adresse et par force ». Veuf d'Isabelle, il eut besoin de toute son industrie pour se maintenir, la Castille ne le reconnaissant plus « que par cérémonie ».
Philippe Ier ou le Beau
Tout attendait Philippe Ier le Beau, fils de l'empereur Maximilien et mari de la fille aînée des rois catholiques, Jeanne, « à qui la tête avoit commencé à tourner d'amour et de jalousie de ce prince » : « Tout rit donc à Philippe, à ce soleil levant, dès qu'il parut dans les Espagnes, et presque tous les seigneurs abandonnèrent le soleil couchant. » Mais Ferdinand, « ne pouvant supporter sa propre éclipse, y mit bientôt fin. Il fut accusé d'avoir empoisonné son gendre » ; Jeanne acheva d'en perdre l'esprit de douleur, et Ferdinand reprit la régence de Castille. Sa mort la remit au grand cardinal Ximénès — Cisneros —, « dont le nom est immortel dans tout genre de vertus », qui sut « contenir et réprimer les plus puissants seigneurs des Espagnes », et dont on prétendit aussi que la mort « n'avoit pas été naturelle », les Flamands du jeune Charles redoutant « le mérite prodigieux et la fermeté d'âme de ce grand homme ».
Flatterie des ricos-hombres sur leur couverture
« Dans le dessein de plaire à Philippe, les ricos-hombres ne voulurent point user à la rigueur du droit ou de l'usage de se couvrir devant lui, et il en profita pour le diminuer, ou du moins pour éclaircir le nombre de ceux qui en prétendoient la possession. » Cette flatterie de courtisans fut l'arme de leur propre abaissement : en suspendant d'eux-mêmes, par complaisance, l'exercice de leur droit, les ricos-hombres le transformèrent en grâce révocable. Saint-Simon en tire la leçon qui court dans toute la digression : « La facilité que les ricos-hombres avoient eue pour Philippe le Beau fraya le chemin de leur destruction » sous son fils Charles-Quint.
Affaiblissement de ce droit et de leur nombre
Philippe le Beau « introduisit sans peine, par la facilité des ricos-hombres, qu'ils ne se couvrissent plus qu'il ne le leur commandât, et il affecta de ne le commander qu'aux grands seigneurs d'entre eux par les fiefs ou par le mérite, c'est-à-dire à ceux dont il ne pouvoit aisément se passer ». Le droit se rétrécit ainsi doublement : dans son exercice, désormais subordonné au commandement royal, et dans le nombre de ses bénéficiaires. « La douceur de son gouvernement, le mérite de sa vertu, les charmes de sa personne, sa qualité de gendre et d'héritier d'Isabelle, si chère aux Castillans, leur haine pour Ferdinand » rendirent les seigneurs « flexibles à cette nouveauté, qui prévalut sans obstacle ».
Première gradation
« Tel fut le premier pas qui commença à limiter, et tout d'un temps à réduire en quelque forme, ce qui bientôt après devint une dignité réglée par différents degrés, sous le nom de grands d'Espagne. » Saint-Simon fixe ici la première de ses sept « gradations » : la subordination de la couverture au commandement du roi, obtenue par Philippe le Beau. Le mécanisme est posé pour toute la suite — chaque règne ajoutera son degré d'assujettissement, toujours sous couleur d'honneur, jusqu'à faire d'un droit féodal des premiers vassaux une pure création de la main du roi.
Charles-Quint
Toutes les couronnes des Espagnes, sauf le Portugal, se réunirent sur la tête de Charles, fils de Philippe le Beau « et Jeanne la folle et enfermée », le futur Charles-Quint. « C'est à cette époque que disparurent les noms de Castille et d'Aragon » : Charles « fut le premier qui se nomma roi d'Espagne ». Le court espace qu'il y demeura « ne fut rempli que de troubles, d'où naquit une guerre civile » ; la mort de son aïeul Maximilien l'obligea de repasser la mer « pour recueillir la couronne impériale qu'il emporta sur notre François Ier ». Ximénès mourut comme il se préparait à lui remettre le gouvernement, sans l'avoir jamais vu.
Deuxième gradation : ricos-hombres abolis en tout
Deuxième gradation : plusieurs ricos-hombres suivirent Charles-Quint en Allemagne, d'autres furent « invités à l'accompagner d'une manière à ne s'en pouvoir défendre, par honneur en apparence, en effet pour la tranquillité de l'Espagne ». À son couronnement impérial, ils prétendirent se couvrir ; « les principaux princes d'Allemagne en firent difficulté, et Charles-Quint, déjà habile, sut en profiter contre des gens éloignés de leur patrie », qui, devant le comble de grandeur de leur jeune monarque, « se crurent hors d'état de lui résister ». « C'est ici qu'a disparu le nom de ricos-hombres » : l'abolition totale, jusqu'au nom même, de l'ancienne dignité féodale.
Grands d’Espagne commencent et leur sont substitués
À la place s'éleva le nom de grands, « nom pompeux dont Charles-Quint voulut éblouir les Espagnols, dans le dessein d'abattre en eux une grandeur innée, pour en substituer une autre qui ne pût être qu'un présent de sa main ». Il rendit le titre aux plus distingués, « mais en petit nombre et avec grand choix », leur conservant la couverture, le traitement de cousin et les autres prérogatives — sans oser toutefois « faire expédier de patentes à aucun ». Le tour de force fut exécuté « comme par une transition insensible », les conservés « se repaissant du vain nom » et « de l'imagination de se trouver d'autant plus relevés qu'ils étoient en plus petit nombre ». « Ce grand changement se fit sans obstacle et sans trouble ; à peine en fut-il parlé, même en Espagne. » Il fit ensuite de nouveaux grands, pour marquer que cette dignité unique « étoit uniquement en ses mains ».
Grandeur de la grandesse au dehors des États de Charles-Quint
Par une politique « qui alloit à flatter toute la nation, et qui, à l'exemple de celle des papes sur les cardinaux, tournoit toute à sa propre grandeur », Charles-Quint établit la grandesse « dans un rang, des honneurs et des distinctions les plus grandes qu'il lui fut possible », et les fit admettre en Italie et en Allemagne, « dictateur comme il étoit de celle-ci, et presque roi de celle-là ». La maison d'Autriche, demeurée maîtresse de l'Empire et de l'Italie suivant le partage qu'il fit en abdiquant, y a maintenu les grands dans tout ce dont il les avait mis en possession, « dont l'enflure a semblé, même aux Espagnols, les dédommager de ce qui leur a été ôté de plus réel ». Formule qui résume tout : l'éclat extérieur payé de la substance.
Troisième gradation : couverture et seconde classe de grands par Philippe II
« Philippe II, sous prétexte d'honneur, porta une atteinte à cette dignité pour se l'approprier davantage. Ce fut lui qui introduisit la cérémonie de la couverture. » S'il n'osa donner des patentes, « il exécuta pis » : laissant les grands existants dans la possession de se couvrir avant de commencer à parler au roi, « il voulut que ceux qu'il fit commençassent découverts à lui parler, et n'en créa aucun que de cette sorte. Ce fut ainsi qu'il donna l'être à la seconde classe des grands, et par même moyen qu'il forma la première classe de ceux de Charles-Quint, qui jusqu'alors avoit été l'unique. » Troisième gradation : la hiérarchisation interne de la dignité, instrument de sa domestication.
Trois espèces de grands et deux classes jusqu’alors
Récapitulation : « jusqu'ici trois espèces et deux classes de grands. » Première espèce : ceux qui, au couronnement impérial, « passèrent par insensible manière de l'état de ricos-hombres à celui de grands », continuant à se couvrir sans concession apparente, « tandis que le reste des ricos-hombres demeura anéanti quant à ce titre ». Deuxième espèce : ceux que Charles-Quint fit grands « par ce seul mot cobrios, qu'il leur dit une fois pour toutes, sans cérémonie s'ils étoient présents, ou s'ils étoient absents par une simple lettre missive d'avis ». Troisième espèce : les grands de Philippe II, parlant découverts avant d'être couverts. Deux classes donc : celle de Charles-Quint et celle de Philippe II — l'échafaudage sur lequel les règnes suivants bâtiront.
Quatrième gradation : patentes d’érection et leur enregistrement de Philippe III
« Philippe III alla plus loin, et fit la quatrième gradation en donnant le premier des patentes », sous prétexte que, deux classes étant établies, « il étoit nécessaire de pouvoir les discerner par un instrument public ». Depuis lui, aucun grand sans patentes : elles déclarent la classe et contiennent « l'érection en grandesse d'une terre de l'impétrant ; à quoi le plus petit fief suffit, pourvu qu'il soit nûment mouvant du roi », ou, si l'impétrant l'aime mieux, la grandesse sans terre sous son simple nom ; après quoi elles s'enregistrent au conseil de Castille, quel que soit le pays du bénéficiaire. La dignité issue des grands fiefs devient ainsi pure création de chancellerie.
Nulle ancienneté observée entre les grands, et leur jalousie sur ce point et sa cause
De ces patentes vient « l'aversion si marquée des grands d'Espagne à observer entre eux, en quelque occasion que ce puisse être, aucun rang d'ancienneté » : ceux de Charles-Quint et de Philippe II n'ont point de date écrite ; ceux des règnes postérieurs « ne veulent point montrer cette diversité qu'ils ne s'estiment pas avantageuse » ; tous prétendent la dignité « une pour tous » et égale, ne se précédant « que par l'ordre qu'y met le hasard ». Saint-Simon l'éprouva : son second fils, après sa couverture, voulut par politesse laisser passer devant lui les grands arrivés après — aucun ne le voulut faire ; les grands prièrent Saint-Simon que son fils « se mît désormais parmi eux au hasard, comme ils le pratiquoient tous ». À la Chandeleur, « le hasard fit que mon fils me précéda à recevoir le cierge et à marcher à la procession, singularité dont les grands parurent assez aises ».
Troisième classe de grands
La troisième classe, « fort différente des deux premières en certaines choses essentielles, et surtout à la couverture », mais pareille « dans l'ordinaire du courant de la vie », est d'une date que Saint-Simon n'a pu découvrir. Sa conjecture : Philippe III, « sur l'exemple de Philippe II son père, qui inventa la seconde ». Ce qui l'en persuade est « l'inclination galante et facile de Philippe III, qui eut beaucoup de maîtresses et de favoris, et qui ne pouvant refuser ses grâces aux sollicitations des unes et aux empressements des autres, aura inventé cette classe, qui les satisfit pour l'extérieur sans mécontenter les autres grands » — par la disproportion effective qu'il y mit : cette dernière classe « souvent n'est qu'à vie, et ne va au plus qu'à deux générations de l'impétrant ».
Grands à vie de première classe
Les rois d'Espagne ont fait aussi « des grands de première classe à vie en quelques occasions particulières, et le plus souvent pour se débarrasser des difficultés de rang en faveur des princes étrangers ». Exemples : « le prince Alexandre Farnèse, le duc Joachim-Ernest d'Holstein et en dernier lieu le landgrave Georges de Hesse-Darmstadt, tué à Barcelone, général de l'armée de Charles II, furent ainsi faits grands de la première classe pour leur personne seulement. » La grandesse viagère de première classe fonctionne donc comme un expédient diplomatique, qui honore sans rien engager pour la postérité.
Nul autre rang séculier en Espagne en la moindre compétence avec ceux du pays
Point capital pour la comparaison avec la France : en Espagne, on n'accorde aucun rang aux princes étrangers comme tels ; « ils s'y trouvent au-dessus de toutes prétentions quand ils peuvent obtenir celui de grands, et parmi eux et mêlés, sans nulle idée, qui n'en seroit pas soufferte, de se distinguer d'eux en quoi que ce soit ». Nul autre rang séculier n'entre donc « en la moindre compétence » avec la grandesse : ni principautés étrangères, ni prétentions de naissance ne pèsent contre la dignité du pays. Contraste implicite — et cher à Saint-Simon — avec la France, où les princes étrangers disputaient sans cesse le pas aux ducs et pairs.
Seigneurs couverts en une seule occasion sans être grands
Il est arrivé des occasions singulières où les rois d'Espagne ont permis « à un seigneur de se couvrir en cette occasion-là seulement sans le faire grand d'Espagne ». Exemple fort rare : lors du passage de l'archiduchesse Marie-Anne d'Autriche par le Milanais, allant épouser Philippe IV, elle était accompagnée des ducs de Najara et de Terranova, grands d'Espagne, qui se couvraient devant elle. « Le marquis de Caracène étoit pour lors gouverneur du Milanois et point grand. Philippe IV lui envoya ordre de se couvrir, mais pour cette seule occasion, à cause de la dignité du grand emploi qu'il remplissoit, et sans le faire grand. » La couverture, détachable de la grandesse, achève de montrer que tout procède de la volonté du roi.
Cinquième gradation : certificat de couverture
Cinquième gradation : le certificat de couverture, « que le secrétaire de l'estampille expédie à chaque grand de la date de sa couverture, et suivant quelle classe il a été admis, qui marque le parrain qui l'y a présenté ». Tous les grands, « non seulement nouvellement faits, mais devenus tels par succession directe ou indirecte », ont une fois en leur vie à faire leur couverture, dont dépendent « tellement le rang et toute espèce de prérogatives de la grandesse de toute classe, que le grand de succession, même de père à fils, et non contestée, ne peut jouir d'aucune des distinctions attachées à cette dignité qu'il n'ait fait sa couverture ». L'hérédité elle-même passe ainsi sous le contrôle d'une formalité royale.
Suspension de grandesse en la main du roi
Il devient donc « vrai par l'usage que les héritiers des grands de toute classe, même leurs fils, ne le deviennent en effet que par la volonté du roi », qui accorde presque toujours la couverture dans la semaine, « mais qui peut si bien la refuser, et par conséquent suspendre tout effet de la dignité [...], que le refus n'en est pas sans exemple ». La grandesse, à la différence de la pairie de France, est ainsi suspensible dans la main du roi : nulle possession d'état, nul droit acquis n'y résiste. Pour confirmer « cette étrange vérité », Saint-Simon choisit « le plus récent et peut-être en tout le plus marqué » des exemples — celui du duc de Medina-Sidonia.
Exemples entre autres du duc de Médina Sidonia
Le fils unique du duc de Medina-Sidonia, grand écuyer, avait « des amis, de l'esprit, de la lecture et du savoir, avec le défaut de la retraite et la folie d'aller dans les boucheries faire le métier de boucher », et un attachement invincible à ses coutumes : « il conserva donc la golille et l'habit espagnol », que le roi avait interdits à la cour au profit de l'habit à la française. Il s'abstint d'aller au palais, suivit le roi à la guerre « campant à distance, ne le rencontrant jamais, et servant comme volontaire, se trouvant et se distinguant partout ». Son père mort, il fut question de sa couverture : « de s'y présenter en golille, il n'y avoit pas d'apparence ; vêtu à la française, il ne le voulut jamais. Conclusion, qu'il a vécu douze ou quinze ans de la sorte », mort vers cinquante ans « sans avoir jamais joui d'aucune prérogative de la grandesse » — de première classe et de Charles-Quint pourtant. Son fils, « qui n'a pas eu la folie de son père », fut fait chevalier de la Toison d'or.
Sixième gradation : grandesses devenues amovibles et pour les deux dernières classes en besoin de confirmation à chaque mutation
« On va aisément de l'un à l'autre ; telle est la nature des progrès quand ils ne trouvent point de barrières. » Sixième gradation : de la puissance de suspendre, les rois ont prétendu « les grandesses même amovibles à leur volonté, encore que rien d'approchant ne se trouve dans pas une de leurs patentes ». Une coutume l'établit puissamment : quand on succède à une grandesse qui n'est pas de première classe, fût-ce de père à fils, « l'héritier donne part au roi par une lettre [...] et la signe sans prendre d'autre nom que le sien accoutumé, et point celui de grand qu'il doit prendre » ; le roi répond en le nommant du nom de la grandesse échue et en le traitant de cousin — « après cette réponse, et non plus tôt, l'héritier prend le nom de sa grandesse ». Acte authentique par lequel les héritiers « reconnoissent qu'il ne leur appartient pas de le prendre, jusqu'à ce qu'il ait plu au roi ».
Grandesse ôtée au marquis de Vasconcellos et à sa postérité
« Du possible à l'effet il n'y a qu'un pas pour les rois, et cet effet s'est vu sous la dernière régence » : celle de la reine mère de Charles II, en butte à don Juan d'Autriche, « bâtard du roi son mari et d'une comédienne », qui la força de se défaire du jésuite Nitard puis s'irrita contre son successeur en faveur, Vasconcellos, « fameux par son élévation et par sa chute, plus fameux par sa modération dans sa fortune et par son courage dans sa disgrâce ». Vasconcellos, qui venait d'être fait grand, « fut dépouillé de sa dignité, sans crimes, et fut relégué aux Philippines, où il dépensa tout ce qu'il avoit en fondations utiles et en charité, y vécut longtemps et content, et y mourut saintement », sans que jamais il ait été question de grandesse pour sa postérité, « qui dure encore, et qui vit obscure dans sa province ». Notons aussi le sort des grands d'étranger : jouissant de leur dignité en Flandre et en Italie, ils sont soumis à la couverture s'ils viennent en Espagne — le dernier comte d'Egmont, ayant perdu son certificat, « fut obligé de la réitérer ».
Septième gradation : tributs pécuniaires pour la grandesse
Septième gradation : les tributs pécuniaires, « d'autant plus humiliants, que c'est celui de leur dignité même » — l'annate et la mediannate. La mediannate se paye à l'érection d'une grandesse « et va toujours à plus de douze mille écus argent fort » ; le roi la remet quelquefois, grâce qui s'insère dans les patentes, « en sorte que l'honneur de la dignité et la honte du tribut qui y est attaché se rencontrent dans le même instrument, dont mes patentes de grand d'Espagne de la première classe sont un exemple récent ». Mais le refus est ordinaire : le duc de Saint-Michel, de la maison de Gravina, ruiné par la conquête impériale de la Sicile, ne fit point sa couverture tant que Saint-Simon fut en Espagne, faute de pouvoir payer. L'annate, tribut annuel, s'abonne à tant par an si le revenu est trop petit ; un troisième droit, plus fort, se paye à chaque mutation — « il est arrivé à plusieurs d'être saisis, faute de payement d'années accumulées, et d'être encore suspendus de tout rang jusqu'à parfait payement ».
Mystères affectés des trois différentes classes.
« La diversité des classes est une espèce de mystère parmi les grands, qu'ils n'aiment pas à révéler, ou par vanité d'intérêt ou par politesse pour les autres », la différence ne se développant qu'aux couvertures, « qui s'oublient bientôt après ». Quant à prétendre le nom de grand connu avant Charles-Quint, Saint-Simon le croit « sans aucun fondement » : « c'est une idée de vanité, destituée de toute réalité, pour donner plus d'antiquité à la dignité de grand » et en faire perdre de vue l'origine. La commune opinion admet néanmoins parmi les grands devenus « insensiblement tels de ricos-hombres qu'ils étoient » : pour la Castille, les ducs de Medina-Celi, d'Escalona, del Infantado, d'Albuquerque, d'Albe, de Bejar et d'Arcos, les marquis de Villena et d'Astorga, les comtes de Benavente et de Lémos ; pour l'Aragon, les ducs de Segorbe et de Montalte et le marquis d'Ayetone ; plusieurs y ajoutent Medina-Sidonia, Najara, les connétable et amirante héréditaires de Castille (Frias et Rioseco) et le marquis d'Aguilar — « tous à la vérité si anciennement et si fort en tout des plus grands [...], surtout Medina-Celi, qu'on a peine à leur disputer cette même origine ».

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