TOME III · CHAPITRE X
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Résumé
Guerre de fait en Italie sans déclaration. Ségur gouverneur du pays de Foix, son aventure romanesque avec l'abbesse de la Joye et leurs enfants ; le maréchal d'Estrées gouverneur de Nantes et commandant en Bretagne ; Chamilly à La Rochelle ; Briord conseiller d'État d'épée ; l'abbé de Soubise sacré. Mariages Vassé-Beringhen et Renel-Torcy ; morts du président Le Bailleul, de Bartillat, de Rochefort, de la douairière de Ventadour ; Armenonville et Rouillé directeurs des finances. Le roi d'Espagne reçoit la Toison et l'envoie aux ducs de Berry et d'Orléans ; Marsin ambassadeur en Espagne.
Les entrées
- Guerre de fait en Italie
- « Après s'être tant tâtés et regardés par toute l'Europe, la guerre enfin se déclara de fait par les Impériaux en Italie » : quelques coups de fusil tirés sur une vingtaine de soldats que Pracontal avait fait passer l'Adige au-dessous de Vicence, près d'Albaredo, pour amener un bac de notre côté. Les Impériaux tuèrent un Espagnol et prirent presque tous les autres ; sommés de les rendre, ils répondirent « qu'ils ne les rendroient point que le cartel ne fût fait ». Cette escarmouche minuscule, presque dérisoire, ouvre donc la guerre de Succession d'Espagne sur le théâtre d'Italie. En conséquence, « le roi fit donc partir les officiers généraux » pour l'armée, dont Tallard, ce qui amène Saint-Simon à la digression suivante sur Ségur.
- Ségur gouverneur du pays de Foix ; son aventure et celle de l’abbesse de la Joye
- Tallard, en revenant d'Angleterre, avait fait argent des petites charges que le roi lui avait données à vendre, dont le gouvernement du pays de Foix, vendu à Ségur, capitaine de gendarmerie qui avait perdu une jambe à la Marsaille, « doux, poli et galant ». D'où une anecdote savoureuse : mousquetaire noir en quartier à Nemours, Ségur, qui « jouoit très bien du luth », charma l'abbesse de la Joye « si bien par les oreilles et par les yeux, qu'il lui fit un enfant ». Partie trop tard « pour les eaux », l'abbesse accoucha la nuit dans un mauvais cabaret de Fontainebleau plein de monde, la cour y étant : « elle en but le calice en entier ». Le duc de Saint-Aignan « en fit une gorge chaude au lever du roi », qui rit beaucoup « de Mme l'abbesse et de son poupon » — avant d'apprendre de ses gens, la mine fort allongée, que cette abbesse était sa propre fille. « Qui fut bien penaud ? ce fut le duc. » Elle donna sa démission et vécut plus de quarante ans cachée dans un autre couvent.
- Ses enfants
- Saint-Simon prolonge la digression par la postérité de ce Ségur. Il fut père de ce Ségur attaché à M. le duc d'Orléans, qui pendant la Régence « épousa une de ses bâtardes », servit avec distinction et devint lieutenant général ; et d'un aumônier du roi, fait et sacré évêque de Saint-Papoul, « qui le quitta en 1739, pour un mandement qui a tant fait de bruit dans le monde, et dont la vérité et l'humilité l'ont couvert d'honneur et de gloire ». La vie « pénitente, dépouillée et cachée » que mène depuis ce prélat démissionnaire « en fera vraisemblablement un de ces saints rares, et dont le sublime exemple sera un terrible jugement pour bien des prélats ». Saint-Simon note au passage qu'il n'a presque jamais vu Ségur chez M. de Beauvilliers, à cause du scandale de l'abbesse.
- Maréchal d’Estrées gouverneur de Nantes, et lieutenant général et commandant en Bretagne
- Le gouvernement de Nantes et la lieutenance générale de cette partie de Bretagne, « pour commander en chef dans la province », vaquaient depuis longtemps par la mort de Rosmadec. Beaucoup de gens l'avaient demandé, et M. le comte de Toulouse avait poussé fortement pour d'O, « qui, avec son importance, se donnoit pour être à portée de tout ». Ce fut le maréchal d'Estrées qui l'obtint, quittant en conséquence le commandement de la Rochelle et des pays voisins, ce qui prépare la nomination suivante en faveur de Chamilly.
- Chamilly commandant à la Rochelle et pays voisins
- Chamillart, dont la femme était parente et amie de Mme de Chamilly, fit donner à Chamilly le commandement « de la Rochelle, Aunis, Poitou, etc. », que le maréchal d'Estrées quittait pour Nantes. Saint-Simon souligne la portée de cette grâce : elle « remit ainsi à flot cet ancien lieutenant général, illustré par bien des sièges, et surtout par la célèbre défense de Grave, mais noyé par Louvois et par Barbezieux, son fils ». Exemple typique du crédit naissant de Chamillart, qui distribue les emplois selon les liens de sa famille, et des carrières militaires étouffées par la dynastie Le Tellier.
- Briord conseiller d’État d’épée
- Briord, « qui avoit fort bien fait en son ambassade de Hollande, où il avoit pensé mourir », obtint une des trois places de conseiller d'État d'épée, vacantes depuis fort longtemps. Saint-Simon relève le chemin parcouru : « ce fut une belle fortune pour un écuyer de M. le Prince. » L'ancien serviteur de la maison de Condé, devenu diplomate estimé au poste le plus difficile d'Europe à la veille de la guerre, est ainsi récompensé de ses services par une dignité qui l'établit définitivement dans le conseil.
- Abbé de Soubise sacré
- Les bulles enfin arrivées, l'abbé de Soubise fut sacré évêque le dimanche 26 juin, « à vingt-sept ans tout juste, par le cardinal de Fürstemberg, dans Saint-Germain des Prés, assisté des évêques-ducs de Laon et de Langres, tous deux Clermont, en présence de la plus grande et de la plus illustre compagnie ». Saint-Simon décoche l'un de ses traits les plus malicieux : « il n'y avoit point de plus beaux visages, chacun pour leur âge, que ceux du consécrateur et du consacré » ; les plus belles dames et les mieux parées « y firent cortège à l'Amour, qui ordonnoit la fête avec les Grâces, les Jeux et les Ris ; ce qui la fit la plus noble, la plus superbe, la plus brillante et la plus galante qu'il fût possible de voir ». Sacre mondain, presque païen, pour ce fils de Mme de Soubise dont la beauté avait fait la fortune de sa maison auprès du roi.
- Mariage de Vassé avec Mlle de Beringhen
- Parmi les mariages particuliers : le premier écuyer Beringhen « avoit marié depuis peu sa fille à Vassé ». Saint-Simon rappelle l'ascendance du marié : sa mère, seconde fille du maréchal d'Humières, « s'étoit remariée à Surville, cadet d'Hautefort, et en fut longtemps sans que sa famille la voulût voir » — mésalliance qui avait brouillé les Humières. L'alliance avec la fille du premier écuyer, homme en grande faveur et fort riche, rétablissait les affaires de cette maison du Maine.
- Mariage de Renel avec une sœur de Torcy
- Torcy, le secrétaire d'État des affaires étrangères, « maria aussi sa seconde sœur à Renel, dont le père avoit été tué mestre de camp général de la cavalerie, et qui étoit Clermont-Gallerande ». L'aînée des sœurs Colbert de Croissy avait épousé Bouzols longtemps auparavant. Mariage caractéristique de la stratégie des familles ministérielles : la robe Colbert s'allie à une vieille maison d'épée dont le père était mort glorieusement à la tête de la cavalerie.
- Mort du président Le Bailleul
- « Deux hommes de singulière vertu moururent en même temps. » Le premier : le président Le Bailleul, ancien des présidents à mortier, retiré depuis longtemps à Saint-Victor « dans une grande piété », ayant cédé sa charge à son fils après l'avoir « longuement exercée avec grande probité ». Fils du surintendant des finances, « c'étoit un homme rien moins que président à mortier ; car il étoit doux, modeste et tout à fait à sa place », obligeant et gracieux « autant que la justice le lui pouvoit permettre ». Preuve de l'estime universelle : quoique personne n'eût plus besoin de lui et qu'il n'y eût chez lui « ni jeu ni table, il étoit extrêmement visité à Saint-Victor ». Saint-Simon l'allait voir assez souvent, « parce qu'il avoit toujours été fort des amis de mon père ».
- Mort de Bartillat
- L'autre mort vertueuse : « le bonhomme Bartillat, homme de peu, et qui, dans sa charge de garde du trésor royal, s'étoit illustré par sa fidélité, son exactitude, son désintéressement, sa frugalité et sa bonté. Aussi étoit-il demeuré pauvre. » Trait rare chez un homme des finances, que Saint-Simon souligne avec une évidente sympathie. Le roi, qui l'aimait, « le vouloit voir de temps en temps et lui faisoit toujours amitié » ; ancien trésorier de la reine mère, il était accueilli de tout ce qu'il y avait de principal à la cour. Mort à près de quatre-vingt-dix ans, il laissa un fils qu'il eut la joie de voir devenir lieutenant général avec un gouvernement, aussi applaudi à la guerre que le père l'avait été dans les finances.
- Mort du marquis de Rochefort
- La maréchale de Rochefort « perdit aussi son fils unique qui n'étoit point marié, et qui à force de débauches avoit, à la fleur de son âge, quatre-vingts ans ». La formule, d'une férocité lapidaire, dit tout : le jeune marquis de Rochefort s'était détruit par les excès au point d'être un vieillard avant l'âge. Il était menin de Monseigneur, « on a vu comment en son temps ce n'étoit rien du tout », ajoute Saint-Simon, renvoyant à ce qu'il a dit ailleurs de l'insignifiance de ces charges auprès d'un Dauphin sans consistance.
- Mort de la duchesse douairière de Ventadour
- La maréchale de Duras perdit sa mère, « la vieille duchesse de Ventadour-La Guiche, qu'on ne voyoit plus guère à l'hôtel de Duras, où elle logeoit, et qui depuis longtemps vivoit chez elle en basse Normandie en très grande dame qu'elle étoit et qu'elle savoit bien faire ». Notice brève, mais où perce l'estime de Saint-Simon pour ces douairières de vieille roche qui savaient tenir leur état loin de la cour, dans la dignité de leurs terres.
- Armenonville et Rouillé directeurs des finances
- Chamillart « ne put enfin suffire au travail des finances et à celui de la guerre à la fois » ; mais le roi « n'aimoit pas les visages nouveaux ». Pour se faire soulager, il en fit « une affaire de finance qui valut au roi un million cinquante mille livres d'argent comptant » : deux charges nouvelles de directeurs des finances, payées huit cent mille livres chacune, données à « deux personnages fort dissemblables ». Armenonville : « homme léger, gracieux, respectueux quoique familier, toujours ouvert, toujours accessible », appuyé de Saint-Sulpice auprès de Mme de Maintenon et des jésuites auprès du roi. Rouillé : « un rustre brutal, bourru, plein d'humeur, [...] dur, d'accès insupportable », mais « bon esprit, travailleur, savant et capable », qui « ne se déridoit qu'avec des filles et entre les pots » — la débauche avait fait son intime liaison avec M. de Noailles, qui le porta et y gagna la protection de Mme de Maintenon. Les intendants des finances devinrent les « garçons » des directeurs : Caumartin « pensa enrager », Breteuil fut supprimé avec cinquante mille écus, et Pelletier de Sousy, en homme sage, préféra donner sa charge à son fils de vingt-cinq ans.
- Le roi d’Espagne reçoit le collier de la Toison et l’envoie aux ducs de Berry et d’Orléans, à qui le roi le donne
- Le roi d'Espagne, se préparant au voyage d'Aragon et de Catalogne pour les serments accoutumés, « reçut en cérémonie le collier de l'ordre de la Toison des mains du duc de Monteléon, le plus ancien chevalier de cet ordre qui se trouvât lors en Espagne, et tout de suite y nomma M. le duc de Berry et M. le duc d'Orléans ». Le roi le leur donna ensuite par commission de son petit-fils, à la messe, « en la même façon et en même temps que les évêques nouvellement sacrés y prêtent au roi leur serment de fidélité » ; Torcy fit la fonction de chancelier de la Toison. Il n'y eut point de parrains, faute de chevaliers en France, et point de grands habits de cérémonie, demeurés en Flandre : les deux princes reçurent le collier « sur leurs habits ordinaires », à l'espagnole.
- Marsin ambassadeur en Espagne ; son caractère et son extraction
- M. d'Harcourt, un peu rétabli mais hors d'état de supporter fatigue ou travail, obtint son rappel d'Espagne. Marsin, qui servait en Italie sous Catinat, fut choisi pour le relever comme ambassadeur : « C'étoit un très petit homme, vif, sémillant, ambitieux, bas complimenteur sans fin, babillard de même, dévot pourtant », qui par sa dévotion avait plu à Charost et s'était fait goûter de M. de Cambrai et des ducs de Chevreuse et de Beauvilliers. L'ambassade était « fort au-dessus de sa capacité et de son maintien ». Pauvre — « c'étoit un panier percé » —, fils de ce Marsin du parti de M. le Prince à qui son manège entre les factions valut la Jarretière de Charles II « au scandale universel, parce que c'étoit un Liégeois de très peu de chose », il fut entièrement équipé aux frais du roi. Saint-Simon l'avait fort connu : Marsin cultivait soigneusement son amitié à cause de sa liaison, déjà connue de tous, avec Beauvilliers et Chevreuse.
- Raison du duc d’Orléans de désirer la Toison
- Saint-Simon revient sur « une chose importante » oubliée : le testament de Charles II, en faveur de la postérité de la reine sa sœur (épouse de Louis XIV), n'avait point rappelé à son défaut celle de la reine sa tante, mère du roi, « mais au contraire M. de Savoie et sa postérité, plus éloignée que celle de la reine mère ». Monsieur puis M. le duc d'Orléans firent leurs protestations contre cette disposition, et Louville « vers ce temps-ci les fit enregistrer au conseil de Castille ». Voilà pourquoi le duc d'Orléans désira la Toison en même temps que le duc de Berry : « comme étant de droit appelé par sa ligne, du chef de la reine sa grand'mère, à la couronne d'Espagne au défaut de toute celle de la feue reine. » Prétention dynastique dont on mesurera les conséquences lors des intrigues d'Espagne du futur Régent.
- Menées domestiques en Italie
- « Retournons maintenant en Italie. Pour bien entendre ce qui s'y passoit dès lors et tout ce qui arriva depuis, il en faut expliquer les ressorts et les manèges qui de l'un à l'autre s'étendirent bien au delà dans la suite, et mirent l'État à deux doigts de sa perte. » Sous ce préambule solennel, Saint-Simon annonce l'anatomie d'une cabale de cour : autour de Chamillart, ministre chéri mais court, se nouent le maréchal de Villeroy et M. le Grand, la duchesse de Ventadour, les sœurs de Lislebonne et d'Espinoy, leur oncle Vaudemont en Italie, et plus tard M. de Vendôme — « cabale d'autant plus dangereuse, que jamais le maréchal ni Chamillart, presque aussi courts l'un que l'autre, ne s'en aperçurent ». C'est cette mécanique domestique, et non la seule fortune des armes, qui va gouverner la guerre d'Italie.
- Situation de Chamillart
- « Jamais ministre n'a été si avant, non dans l'esprit du roi par l'estime de sa capacité, mais dans son cœur » : le goût pris au billard pour Chamillart s'augmentait par « les aveux de Chamillart au roi de son ignorance sur bien des choses, et par le petit et l'orgueilleux plaisir dans lequel le roi se baignoit de former, d'instruire et de conduire son ministre ». Mme de Maintenon avait pour lui de la « tendresse » ; « un ministre dans cette position est tout-puissant : [...] il n'y avoit personne qui ne se jetât bassement à lui. » Ses lumières « des plus courtes » le livrèrent à ses anciens amis : Matignon, qui lui avait cédé une mouvance de terre, « eut tout pouvoir sur lui dans tout le cours de son ministère, et [...] en tira des millions, lui et Marsan son beau-frère » — que M. le Grand, son propre frère, appelait publiquement « le chevalier de La Proustière » pour sa cour indigne. M. le Grand et le maréchal de Villeroy, eux, le dominaient par leur « grand air de faveur » : il leur était d'autant plus soumis « que ce n'étoit pas pour de l'argent ».
- Mlle de Lislebonne et Mme d’Espinoy, et leur éclat solide
- Portrait des deux sœurs lorraines « qui n'étoient ensemble qu'un cœur, qu'une âme et qu'un esprit ». Mme d'Espinoy, douce et belle, « ne faisoit jamais rien que par vues » ; Mlle de Lislebonne, formée par sa mère et conduite par le chevalier de Lorraine (« on les croyoit secrètement mariés »), cachait « sous une politesse distinguée » une « vaste ambition avec une hauteur démesurée ». Ruinées par leur père au point de n'avoir souvent « pas à dîner chez elles », pensionnées par Louvois, elles firent leur cour à Mme la princesse de Conti, qui les logea et les combla ; Monseigneur « les prit toutes trois en affection, puis en confiance ». Tous les matins il allait « prendre du chocolat chez Mlle de Lislebonne » : sanctuaire où ne pénétrait que Mme d'Espinoy. Dépositaires de son âme et confidentes de Mlle Choin, « à Meudon elles étoient les reines » — Mlle de Lislebonne y commandait du Mont, l'écuyer confident, « comme elle eût fait à son écuyer à elle ». « Personne ne doutoit donc qu'elles ne gouvernassent après la mort du roi. »
- Position de Vaudémont
- Vaudemont, fils bâtard de Charles IV de Lorraine — « si connu par ce tissu de perfidies qui le rendirent odieux à toutes les puissances » — était « avec plus de conduite, de prudence et de jugement, le très digne fils d'un tel père ». Gouverneur et capitaine général du Milanais, il devait ce grand emploi « à l'amitié intime du roi Guillaume » et à la poursuite de l'empereur : engagé de toute sa vie contre la France, chassé de Rome pour « les propos les plus indécents sur le roi », il était difficile qu'il changeât d'inclination. Mais, « fils de la fortune, sans biens, sans être », il se soumit aux ordres d'Espagne en faisant proclamer Philippe V duc de Milan, avec tant de grâces que — merveilleusement secondé par ses nièces, les Lorrains, Villeroy, les dames, Monseigneur et Chamillart — le roi « se coiffa de cette pensée que le roi son petit-fils devoit le Milanois à Vaudemont ». Ancré de la sorte, il s'attacha Tessé à force d'honneurs et « lui tourna la tête ».
- Tessé et ses vues
- Tessé, « court de génie, de vues, d'esprit, non pas d'ambition », prévenu par Vaudemont au point qu'il le fut en tout, « ne chercha qu'à lui plaire et à le servir pour s'accréditer en Italie ». Ancien protégé de Louvois, sachant « ce que valoit la protection des ministres » et s'y ployant « avec une basse souplesse », il avait fort courtisé Chamillart. Il vit donc « avec désespoir arriver un maître en Italie » — Catinat — « et résolut de s'en défaire pour tâcher à lui succéder, en lui faisant toutes les niches possibles pour le décréditer ». Il y fut encouragé par la vertu même de sa victime : Catinat, « homme de peu, d'une robe toute nouvelle », plein « d'esprit, de sagesse, de lumière et de savoir », mais « sec, sévère, laconique », exact sur la discipline, désintéressé, « d'ailleurs, ni filles, ni vin, ni jeu, et, partant, fort difficile à prendre ». Catinat démêla vite la trahison de Vaudemont — dont le fils et le neveu Commercy servaient chez le prince Eugène : « il ne put jamais rien résoudre avec lui que les ennemis n'en fussent incontinent avertis » —, s'en plaignit à la cour, « mais sans oser conclure ». Il n'y était soutenu de personne.
- Combat de Carpi
- Grâce à ces manèges, les Impériaux, « d'abord fort faibles et fort reculés », eurent le temps de grossir et de passer toutes les rivières sans obstacle. « Avertis de tout comme ils l'étoient de point en point », ils vinrent le 9 juillet attaquer Saint-Frémont logé à Carpi, entre l'Adige et le Pô, avec cinq régiments de cavalerie et de dragons. Le prince Eugène y amena de l'infanterie, du canon et le triple de cavalerie, « sans qu'on en eût le moindre avis, et tomba brusquement sur ce quartier ». Tessé accourut au bruit avec quelques dragons ; Eugène, qui comptait enlever le poste d'emblée, « y trouva une résistance sur laquelle il ne comptoit pas, et qui fut belle et longue » ; il fallut enfin céder au nombre, mais la retraite « en si bon ordre » ne fut pas inquiétée. On y perdit beaucoup de monde et des gens de marque : le dernier fils du duc de Chevreuse, colonel de dragons, et du Cambout, brigadier, parent du duc de Coislin. « Tel fut notre début en Italie, dont toute la faute fut imputée à Catinat », Vaudemont « en pinçant seulement la matière, et Tessé, à pleine écritoire, ne s'y épargnèrent pas. »
- Maréchal de Villeroy va en Italie ; mot à lui du maréchal de Duras
- Le roi, « piqué de ces désavantageuses prémices, et continuellement prévenu contre un général modeste et sans défenseurs », manda au maréchal de Villeroy de quitter la Moselle sans dire mot et de venir recevoir ses ordres. À Marly, « tout le monde se frotta les yeux en le voyant » ; au sortir de chez Mme de Maintenon, on sut qu'il allait commander l'armée d'Italie. « Jamais on ne l'eût pris pour le réparateur des fautes de Catinat » ; mais « le génie courtisan se déborda en compliments et en louanges ». À la fin du souper survint le mot fameux : le maréchal de Duras, « qui ne l'aimoit point et ne l'estimoit guère, et qui ne se contraignoit pas même pour le roi », écouta un instant « le bourdon des applaudissements », puis, prenant le bras de Villeroy : « Monsieur le maréchal, tout le monde vous fait des compliments d'aller en Italie, moi j'attends à votre retour à vous faire les miens » ; et il se mit à rire en regardant la compagnie. « Villeroy demeura confondu sans proférer un seul mot, et tout le monde sourit et baissa les yeux. Le roi ne sourcilla pas. »
- Le pape refuse l’hommage de Naples, et y reconnoît et fait reconnoître Philippe V, où une révolte est étouffée dès sa naissance
- Le pape, « fort en brassière par les troupes impériales en Italie », n'osa recevoir l'hommage annuel du royaume de Naples que le connétable Colonne se préparait à lui rendre comme ambassadeur extraordinaire d'Espagne. Mais sur les plaintes qui lui en furent faites, il fit dire à Naples et par tout le royaume « que, encore qu'il eût des raisons de différer à recevoir cet hommage, il reconnoissoit réellement Philippe V pour roi de Naples », enjoignant à tous les sujets, particulièrement aux ecclésiastiques, « de lui obéir et de lui être fidèles » ; et il expédia sans difficulté, sur les nominations du roi d'Espagne, les bénéfices du royaume. Double déconvenue pour l'empereur, « qui eut encore la douleur d'y voir avorter une révolte dès sa première naissance, qui avoit été assez bien ménagée ». La diplomatie pontificale, prise entre deux feux, penche ainsi de fait vers les Bourbons.
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