TOME IV · CHAPITRE II

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Résumé

Chapitre militaire concentré : la situation de Catinat, la disposition de Villars, et la bataille de Friedlingen — victoire sanglante qui vaut à Villars, seul, le bâton de maréchal de France, acclamé « maréchal » par ses troupes sur le champ même. Retour et retraite définitive de Catinat, le sage dédaigné ; caractère de Villars, brave, hâbleur, heureux. Et la mort du maréchal de Lorges, beau-père tendrement aimé de l'auteur, dont l'éloge ferme le chapitre sur une note intime.

Les entrées

Situation de Catinat
Catinat éprouvait « les suites d'un éclaircissement qui lui avoit mérité les plus grandes louanges du roi, mais qui avoit convaincu son ministre et commis Mme de Maintenon. Tous les moyens lui manquèrent, et le dépit de faire malgré lui une campagne honteuse le rendit mystérieux et chagrin jusqu'à mécontenter les officiers généraux. » La nécessité de secourir l'électeur de Bavière fit résoudre le passage du Rhin : il fut proposé à Catinat, « peut-être avec peu de moyens et de troupes, je dis peut-être, parce que je ne le sais pas, et que je ne fais que le soupçonner, sur le refus qu'il fit de s'en charger ». Son armée, réduite peu à peu à dix bataillons, se retrancha sous Strasbourg où le vieux maréchal s'enferma, « en attendant tristement le succès du passage que Villars alloit tenter ».
Disposition de Villars
Villars, « qui vit la fortune au bout de ce passage, l'accepta, sûr de ne rien risquer, en manquant même ce que Catinat avoit refusé de tenter ; mais en habile homme, il voulut être en force » : aux détachements de Flandre il joignit ce qu'il voulut de l'armée du Rhin. Arrivé le 30 septembre devant Huningue, il établit son pont vers une île du Rhin « en moins de vingt-quatre heures », y passa le 1er octobre quarante pièces de canon avec Champagne et Bourbonnais, tira une ligne à la tête du second pont malgré les faibles efforts des ennemis. Le 12, Laubanie emporta « la petite ville de Neubourg l'épée à la main » ; Guiscard y passa avec vingt escadrons et dix bataillons, et le prince Louis de Bade, trompé sur le lieu du passage, quitta Friedlingen pour marcher à Neubourg.
Bataille de Friedlingen
Le 14 octobre, le prince Louis rebroussa sur Villars, qui venait de passer avec trente-quatre escadrons : « ce fut un combat bizarre où la cavalerie et l'infanterie de part et d'autre agit tout à fait séparément. » L'attaque de la montagne coûta la vie à Desbordes et se fit avec désordre ; Villars, ayant perdu de vue sa cavalerie, « crut la bataille perdue, et perdit lui-même la tramontane, sous un arbre où il s'arrachoit les cheveux de désespoir ». Survint Magnac, premier lieutenant général : « Eh bien ! Magnac, nous sommes donc perdus ? — Eh, lui dit-il, que faites-vous donc là [...] ? ils sont battus et tout est à nous. » Magnac avait battu et poursuivi la cavalerie impériale une demi-lieue. « Villars paya d'effronterie » et s'attribua tout l'honneur ; Magnac éclata à l'armée puis à la cour, « mais Villars, qui avoit le prix de la victoire et Mme de Maintenon pour lui, n'en fit que secouer l'oreille ». Trait de courtisan : il fit porter drapeaux et étendards au comte d'Ayen, neveu de Mme de Maintenon, qui ne s'était pas trouvé à l'action — « la huée de toute l'armée » n'y changea rien.
Villars fait seul maréchal de France
Le samedi 21 octobre, le comte de Choiseul fut redépêché à Villars avec un paquet du roi, qui à son dîner le même jour « le déclara seul maréchal de France. Il y voulut ajouter du retour. Le dessus du paquet fut suscrit : M. le marquis de Villars, et dedans une lettre de la propre main du roi, fermée et suscrite : À mon cousin le maréchal de Villars. » Choiseul en eut la confidence avec défense de la faire à personne : « le roi voulut qu'il ne sût l'honneur qu'il lui faisoit que par l'inspection du second dessus. On peut juger de sa joie. » Saint-Simon rappelle au passage « la source impure mais puissante de la protection de Mme de Maintenon pour lui ».
Retour de Catinat et sa retraite
« Celle de Catinat, relaissé et délaissé dans Strasbourg, ne fut pas la même. N'ayant plus rien à faire, ou plutôt n'étant plus rien, il obtint son congé et revint dans son carrosse à fort petites journées, comme un homme qui craint d'arriver. » Il salua le roi le 17 novembre, « qui le reçut médiocrement, lui demanda des nouvelles de sa santé, et ne le vit point en particulier. Il n'alla point chez Chamillart » et se retira sagement à Saint-Gratien, « où il ne vit plus que quelques amis particuliers [...] ; heureux s'il n'en étoit point sorti et qu'il eût su résister aux cajoleries du roi, pour reprendre le commandement d'une armée et se défier des suites d'un éclaircissement d'autant plus dangereux qu'il fut victorieux ».
Caractère de Villars
Portrait au fiel de Villars, « cet enfant de la fortune » : physionomie « vive, ouverte, sortante, et véritablement un peu folle » ; « une ambition démesurée qui ne s'arrêtoit pas pour les moyens » ; « sous une magnificence de Gascon, une avarice extrême, une avidité de harpie, qui lui a valu des monts d'or pillés à la guerre » jusqu'à diriger à cette fin les mouvements de son armée ; « un répertoire de romans, de comédies et d'opéras dont il citoit à tout propos des bribes, même aux conférences les plus sérieuses » ; une « ineptie en affaires inconcevable » dont Saint-Simon fut témoin à la Régence. Ses Mémoires ? « Tout y est mensonge » — Torcy le lui protesta pour les négociations de Bavière — : ce héros « n'y a jamais été qu'un comédien de campagne, et plus ordinaire encore qu'un bateleur monté sur des tréteaux ». Mais justice est rendue au capitaine : « ses projets étoient hardis, vastes, presque toujours bons, et nul autre plus propre à l'exécution et aux divers maniements des troupes » — quoique après le bâton « son audace ne fut plus qu'en paroles ». Et ce mot de sa mère : « Mon fils, parlez toujours de vous au roi, et n'en parlez jamais à d'autres. Il profita utilement de la première partie de cette grande leçon, mais non pas de l'autre. »
Mort de M. le maréchal de Lorges
« L'époque de cette bataille de Friedlingen me fut celle d'une des plus sensibles afflictions que je pusse recevoir, par la perte que je fis de mon beau-père, à soixante-quatorze ans. » Attaqué de la pierre, le maréchal de Lorges se confia à la mode du jour : le frère Jacques, « bizarrement encapuchonné de gris », inventeur d'une taille latérale. Opéré le 19 octobre au matin, il trouva « une petite pierre, puis de gros champignons, et, dessous, une fort grosse pierre » ; l'opérateur, « qui n'étoit que bon opérateur de la main », arracha les champignons — l'opération dura trois quarts d'heure, « si cruelle » qu'il remit à tirer la grosse pierre. Le maréchal la soutint « avec un courage qui fut toujours tranquille » : « Me voilà, dit-il à sa femme, dans l'état où on m'a voulu [...]. Il en sera tout ce qu'il plaira à Dieu. » Le duc de Grammont, taillé peu avant par Maréchal, força la porte et annonça les accidents « où il n'y auroit point de remède » : trop bon prophète. Il mourut le samedi 22 octobre à quatre heures du matin. « Jamais homme si tendrement et si universellement regretté, ni si véritablement regrettable » ; Saint-Simon crut perdre Mme de Saint-Simon de douleur.
Son éloge
Suit l'éloge le plus long et le plus tendre des Mémoires. Neveu chéri de M. de Turenne, formé par lui et par M. le Prince, protestant converti après une année d'étude secrète où il confrontait Bossuet et le ministre Claude « à l'insu l'un de l'autre » — pour découvrir, en s'ouvrant à son oncle, que Turenne travaillait de même avec le même prélat. Héros d'Altenheim après la mort de Turenne : « j'ose avouer que j'ai fait quelques actions, dit M. le Prince, mais je donnerois plusieurs de celles-là pour avoir fait celle que le comte de Lorges vient de faire. » Oublié de la promotion des maréchaux par Louvois, il refusa le commandement d'Alsace d'un mot : « ce qui étoit bon pour un cadet de Nogent ne l'étoit pas pour un cadet de Duras » ; fait maréchal seul en 1676 « avec un applaudissement qui n'a guère eu de semblable ». Au conseil de guerre devant le prince d'Orange, seul à opiner pour la bataille : le trompette rapporta que le prince, sûr d'être perdu, l'en avait fait complimenter. Le prince Louis de Bade lui renvoya un courrier saisi, suscrit « Ne sutor ultra crepidam » — dénonçant la lettre de l'intendant La Fond qui se prétendait meilleur général. « On n'a point connu une plus belle âme ni un cœur plus grand ni meilleur que le sien [...]. Jamais il n'en souilla ses mains [des sauvegardes] : il avoit, disoit-il, appris cette leçon de M. de Turenne. [...] Jamais homme si tendrement, si généralement, si amèrement ni si longuement regretté. »

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