TOME XIII · CHAPITRE XIX
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Résumé
« Le Régent ne peut être dépris de l'Angleterre » : scélératesse de Stairs et de Bentivoglio, la faiblesse du prince « et comment conduite ». Le parti de la constitution « n'oublie rien pour me gagner, jusqu'à une tentation horrible » ; la conduite réciproque de Noailles et de l'auteur ; le cardinal de Noailles bénit la chapelle des Tuileries. Morts du duc d'Ossone, de la duchesse de Béthune, de l'abbé de Vassé, du Rosel, Fiennes, Valbelle, Rottembourg ; les entreprises du grand prieur « à la fin arrêtées » — l'auteur l'empêche d'entrer au conseil de régence.
Les entrées
- Le régent ne peut être dépris de l’Angleterre
- Malgré ses scélératesses connues, Stairs « fut heureux au Palais-Royal ; ce triumvirat, qu'il avoit captivé, auroit cru se faire tort de revenir à son égard sur soi-même » : Dubois « à toute reste vouloit percer par l'Angleterre » ; Noailles s'était fait un principe de se dévouer Dubois « pour le retrouver après à son tour » ; Canillac, « incapable de la même souplesse, mais sans aucun jugement, demeuroit dans son premier engouement ». « Le régent eut beau voir clair dans la conduite de Stairs et de ses maîtres, il n'eut pas la force de secouer cette pernicieuse maxime des deux usurpateurs. » Saint-Simon s'y usait : « je n'étois qu'un contre trois, dont l'assiduité successive renversoit aisément tout ce que j'avois dit, démontré, même persuadé, et le régent contre son gré flottant étoit toujours raccroché par eux. »
- Scélératesse de Stairs et de Bentivoglio
- « Stairs et Bentivoglio étoient deux têtes brûlées qui, pour leur fortune, n'avoient rien de sacré, et ne travailloient qu'à culbuter la France ; et si l'un des deux étoit plus corrompu, plus noir, plus scélérat que l'autre, c'étoit assurément Bentivoglio » — cet « infâme nonce, qui n'étoit point honteux d'entretenir une fille de l'Opéra, dont il eut deux filles qui y entrèrent depuis, si publiquement connues pour telles, qu'on ne les nomma jamais que la Constitution et la Légende ». Du détail de sa conduite pendant la régence, Saint-Simon dit que « les cheveux se dresseroient dans la tête à la lecture ».
- Sa faiblesse à leur égard ; comment conduite
- Comment le régent gardait ces deux boute-feu : « tous deux imposteurs publics assez pris sur le fait..., assez déshonorés jusque dans leurs propres cours » pour qu'un rappel exigé avec force eût été accordé. Mais Stairs était « à l'abri par ses trois protecteurs déclarés », et Bentivoglio n'en avait pas de moins bons : « Effiat, sans croire en Dieu, lui étoit vendu » ; la faiblesse du prince « craignoit le maréchal de Villeroy et les cardinaux de Rohan et Bissy, ses ardents et très intéressés protecteurs ». « Ainsi le régent... conserva près de lui les deux plus grands et plus dangereux boute-feu, et les deux plus grands ennemis que la France et sa personne pussent avoir. »
- Le parti de la constitution n’oublie rien pour me gagner, jusqu’à une tentation horrible
- Le parti de la constitution tenta de gagner Saint-Simon : Bissy, puis les Rohan, essuyèrent ses dérobades civiles (« je n'étois point évêque, et aussi peu docte ou docteur »). On lui détacha enfin le duc de La Force, qui, à bout d'arguments, lâcha la « tentation horrible » : perdre le duc de Noailles en perdant son oncle le cardinal — « L'oncle perdu, le neveu tombe nécessairement avec lui, et vous êtes vengé. » Réponse mémorable : « L'horreur me fit monter la rougeur au visage... quelque certain que je pusse être de la chute totale et sans retour du duc de Noailles en arrachant seulement un cheveu de la tête de son oncle, il seroit de ma part en pleine sûreté... de le tuer à travers le corps du cardinal de Noailles, il vivra et régnera plutôt deux mille ans. » « Depuis cette réponse, ils n'ont plus songé à me gagner. »
- Conduite du duc de Noailles avec moi, et de moi avec lui
- Guerre froide et guerre ouverte avec le duc de Noailles. Partout il saluait Saint-Simon « d'une façon très marquée ; je le regardois un peu hagardement, et passois sans m'incliner le moins du monde... c'étoit un spectacle ». Au conseil, scènes répétées : Noailles tentant de rester au conseil d'État sous prétexte de finance, chassé d'un mot (« Attendez donc, monsieur ; voilà M. de Noailles qui n'est pas sorti ») ; sa harangue contre les toiles peintes ponctuée par l'avis sarcastique « que Mme la duchesse d'Orléans et Mme la Duchesse fussent mises au carcan, s'il leur arrivoit d'en porter » — « éclat de rire universel » ; l'obligation qui lui fut faite d'apporter ses pièces (« Je le vois ce sac..., mais point du tout les pièces »), Saint-Simon les feuilletant en « évangéliste » et lui dictant l'arrêt en plein conseil : « la rage lui sortoit par tous les pores..., mais, de peur de pis, il se contenoit. »
- Le cardinal de Noailles bénit la chapelle des Tuileries
- « Je ne sais pourquoi il fut question ce carême de bénir la chapelle des Tuileries » : la bénédiction « forma une question entre le cardinal de Noailles, ordinaire, et le cardinal de Rohan, grand aumônier. La même s'étoit... présentée pour la chapelle neuve de Versailles, entre le même cardinal de Noailles et le cardinal de Janson... Elle avoit été décidée en faveur du cardinal de Noailles, et le fut de même pour la chapelle des Tuileries, sur quoi le cardinal de Rohan fit des protestations. »
- Mort du duc d’Ossone
- « Le duc d'Ossone mourut à Paris dans un âge peu avancé. Il avoit été premier ambassadeur plénipotentiaire d'Espagne à Utrecht, et avoit demeuré avant et après assez longtemps aux Pays-Bas et en Hollande, où ses dettes, des violences inconnues dans ces pays-ci, et de continuelles débauches, avoient fort obscurci sa naissance, sa dignité et son caractère. Le comte de Pinto, son frère, succéda à sa grandesse et à son titre. Leur maison est Acuña y Giron. »
- Entreprises du grand prieur à la fin arrêtées ; se plaint de moi inutilement
- Le grand prieur de Vendôme, « considéré, même respecté de M. le duc d'Orléans, qui avoit toujours été le jaloux admirateur d'une si continuelle uniformité d'impiété, de débauches et d'effronterie », faisait « le prince du sang tant qu'il pouvoit » : adoration de la croix après les princes du sang le vendredi saint, puis d'autres entreprises, jusqu'à ce que le régent « lui défendît d'en plus hasarder ». S'étant plaint que Saint-Simon affectât de le précéder au Palais-Royal, il s'attira une leçon : « je lui ferois dire vrai, et lui montrerois partout que je le précédois et le devois précéder » — ce qui fut fait à la première rencontre : « quand il fut question de passer..., j'entrai. Je remarquai qu'il mit quelqu'un entre lui et moi pour entrer après. Il n'osa rien dire. »
- Je l’empêche d’entrer dans le conseil de régence
- Restait son grand dessein : « entrer au conseil de régence et y précéder les ducs ». Saint-Simon en fit honte au régent — « quel talent, hors l'escroquerie, et pis, la poltronnerie et la plus infâme débauche, il trouvoit dans le grand prieur » — puis, de concert avec les maréchaux de Villeroy, d'Harcourt et Villars, lui déclara que si cette « ignominie » se faisait, tous quitteraient leurs places « le même jour » avec éclat. « Il faiblit, et me chargea enfin de dire aux ducs qu'il n'y avoit jamais pensé, et que le grand prieur n'entreroit point dans le conseil, quoiqu'il l'en eût fort pressé. Il n'ajoutoit pas qu'il avoit dit au grand prieur qu'il l'y feroit entrer. » Fin des espérances du personnage.
- Mort de la duchesse de Béthune ; son état
- Mort de la duchesse de Béthune, fille du surintendant Fouquet, mère du duc de Charost : « une femme de beaucoup de mérite et de vertu, d'esprit très médiocre, toute sa vie fort retirée ». Quiétiste dès sa jeunesse — elle allait chaque semaine, « tête à tête avec M. de Noailles », entendre le docteur Bertaut à Montmartre ; Noailles, voyant l'orage, « ne se crut pas destiné au martyre » et abandonna « ce petit troupeau » —, elle devint « la disciple la plus estimée et la plus favorite de Mme Guyon », amie de Fénelon, des Chevreuse et des Beauvilliers. Ironie des fortunes : « le malheur du père de Mme de Béthune, dont M. Colbert fut le principal instrument..., et celui de sa prophétesse qui rendit intime cette fille de Fouquet avec les filles de Colbert qui l'avoit perdu, ont fait des Charost tout ce que nous les voyons. »
- Mort de l’abbé de Vassé et du chevalier du Rosel, et de Fiennes, lieutenants généraux
- Morts militaires et ecclésiastiques : l'abbé de Vassé, célèbre par son refus de l'évêché du Mans, « fort vieux » ; le chevalier du Rosel, lieutenant général, « excellent homme de guerre et très galant homme » ; et Fiennes, lieutenant général « assez distingué », gendre d'Étampes — dont Saint-Simon corrige au passage la généalogie : « C'étoient des gentilshommes fort ordinaires devers la Flandre, qui n'étoient rien moins que de la maison de Fiennes, éteinte depuis longtemps. »
- Mort de Valbelle et de Rottembourg, et du duc de Perth
- Autres morts : Valbelle, « fort vieux, fort riche et point marié », distingué à la guerre « par des actions heureuses et brillantes », retiré faute d'avancement, « très honnête homme, mais que j'ai vu longtemps traîner à la cour, sans savoir pourquoi » ; Rottembourg, maréchal de camp en Alsace, gendre du maréchal Rosen ; et le duc de Perth, taillé de la pierre « fort vieux à Saint-Germain », dont il mourut — « grand-chancelier d'Écosse lors de la révolution d'Angleterre. Il signala sa fidélité ; il fut gouverneur du roi Jacques III, et Jacques II l'avoit fait en France duc et chevalier de la Jarretière. »
- La Vieuville se remarie
- « La Vieuville, qui venoit presque de perdre sa femme, dame d'atours de Mme la duchesse de Berry, épousa en troisièmes noces une Froulay, veuve de Breteuil, conseiller au parlement » — remariage expéditif noté d'une ligne.
- Forte scène entre le prince et la princesse de Conti
- « Il y avoit souvent des scènes entre M. le prince et Mme la princesse de Conti, laquelle ne s'en contraignoit guère, et qui lui disoit devant le monde, qu'il n'avoit que faire de vouloir tant montrer son autorité sur elle, parce qu'il étoit bon qu'il sût qu'il ne pouvoit pas faire un prince du sang sans elle, au lieu qu'elle en pouvoit faire sans lui. » À un souper à l'Île-Adam, la querelle « alla fort loin » : les Crèvecœur, mêlés et offensés, « furent sur-le-champ chassés, et... s'en allèrent à pied coucher où ils purent. Cette aventure fit grand bruit. »
- Mme la duchesse de Berry mure les portes du jardin de Luxembourg, et fait abréger les deuils
- La duchesse de Berry, voulant « apparemment pouvoir passer des nuits d'été dans le jardin de Luxembourg en liberté », en fit murer les portes : « Ce jardin, de tout temps public, étoit la promenade de tout le faubourg Saint-Germain, qui s'en trouva privé. M. le Duc fit ouvrir aussitôt celui de l'hôtel de Condé, et le rendit public en contraste. Le bruit fut grand et les propos peu mesurés sur la raison de cette clôture. » Importunée aussi des deuils, elle fit obtenir des abréviations par son père, « avec sa facilité ordinaire » — réforme faite à la prière des marchands d'étoffes, et dont Saint-Simon note l'amère longévité : « comme le mauvais dure toujours plus que le bon, ce retranchement des deuils est l'unique règlement de la régence qui subsiste encore aujourd'hui. »
- Elle est la première fille de France qui souffre dans sa loge les dames d’honneur des princesses du sang, et fait La Haye gentilhomme de la manche du roi
- Autre brèche de cérémonial : « Elle fut aussi, avec toute sa gloire, la première fille de France qui ait permis aux dames d'honneur des princesses du sang d'entrer dans sa loge et de s'y mettre derrière leurs princesses. Il est vrai que ce fut dans sa petite loge à l'Opéra ; mais ce fut un pied pris qui, sur ce léger fondement, a su depuis se soutenir. » Elle fit aussi donner à La Haye une place de gentilhomme de la manche : le roi n'en ayant jamais eu que deux, « ce troisième fit donc difficulté. Pour la lever, on souffla à la duchesse de Ventadour d'en demander un quatrième, moyennant quoi La Haye passa ; et le roi en eut quatre. »
- Vittement sous-précepteur du roi
- « Vittement, qui avoit été lecteur des princes père et oncles du roi..., fut nommé sous-précepteur du roi » — nomination glissée dans le train des grâces de ce printemps, l'occasion en ayant été fournie par le réarrangement des places autour de l'éducation royale.
- Elle achète la Muette d’Armenonville, qui en est bien récompensé
- La duchesse de Berry « acheta, ou plutôt le roi pour elle, une petite maison à l'entrée du bois de Boulogne..., avec tout le bois devant et un beau et grand jardin derrière... ; cela s'appelle la Muette, que le roi a prise depuis et fort augmentée ». Le vendeur Armenonville « fut payé grassement » et bien au delà : il « conserva la capitainerie, eut quatre cent mille livres de brevet de retenue sur sa charge de secrétaire d'État, dont il n'avoit pas payé davantage au chancelier, et presque tout le château de Madrid et tous ses jardins pour sa maison de campagne, réparée à son gré aux dépens du roi, et son fils en survivance ».
- Mme la princesse de Conti, première douairière, achète Choisy
- « Mme la princesse de Conti première douairière acheta aussi Choisy de la succession de Mme de Louvois ; c'est la même maison que le roi acheta aussi de la sienne, et où il a fait et fait encore tous les jours tant d'augmentations et d'embellissements » — la future Choisy-le-Roi, déjà passant de main royale en main royale.
- M. le duc d’Orléans achète pour le chevalier d’Orléans la charge de général des galères ; donne au comte de Charolois soixante mille livres de pension ; fait revenir les comédiens italiens
- Prodigalités du régent : il « acheta six cent mille livres, pour le chevalier d'Orléans, la charge de général des galères du maréchal de Tessé, qui y gagna deux cent mille livres ; et fit donner par le roi à M. le comte de Charolois une pension de soixante mille livres » — la plus forte, réservée d'ordinaire au premier prince du sang. « Le régent prodiguoit ainsi les grâces à des gens qu'il ne gagnoit pas, et qui s'en moquoient de lui. » Il fit enfin revenir les comédiens italiens, chassés par le feu roi « pour avoir joué à découvert Mme de Maintenon, sous le nom de la Fausse prude » : protégés de Rouillé, comédiens « de M. le duc d'Orléans » et non du roi, « la nouveauté et la protection les mirent fort à la mode ; mais peu à peu les honnêtes gens se dégoûtèrent de leurs ordures, et ils tombèrent ».
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