TOME XI · CHAPITRE VIII
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Résumé
Retraite du chancelier de Pontchartrain — le vieil ami de l'auteur quitte les sceaux ; Voysin chancelier « et conserve sa place de secrétaire d'État » — cumul inouï ; M. du Maine derrière tout ; « mot plaisant et salé » de Lauzun. L'électeur de Bavière deux fois à Marly ; Stanislas aux Deux-Ponts ; la flotte des Indes au Port-Louis ; pensions et mariages ; le fils de Fagon intendant des finances. La reine douairière de Pologne, veuve de Sobieski : causes de sa haine pour la France, son séjour à Rome, sa retraite à Blois — avec l'« égalité de rois » du cardinal Mazarin.
Les entrées
- Retraite du chancelier de Pontchartrain
- « Le chancelier fit alors un événement qui n'avoit point encore eu de semblable » : « toute sa vie il avoit formé le dessein de mettre un intervalle entre la vie et la mort » ; sa femme mourante lui avait fait promettre six semaines de réflexion. Le roi, dont « la surprise fut extrême » — « il ne croyoit pas qu'un chancelier pût se démettre » —, n'oublia rien pour le retenir, demanda quinze jours encore ; le dimanche 1er juillet, le chancelier « arracha son congé », et le lendemain apporta la cassette des sceaux : « ce fut une louange et une consternation générale… Le roi le combla d'amitiés…, lui donna une pension de trente-six mille livres, et la conservation du rang et des honneurs de chancelier. » Ses raisons : il prévoyait « que la tyrannie des jésuites et de leurs supports…, se porteroit peu à peu à toutes les sortes de violences. Il n'en vouloit pas être le ministre par le sceau, ni même le témoin muet » ; et « le vol rapide qu'il voyoit prendre à la bâtardise ». « La prompte suite a fait sentir toute la sagacité de ses vues. » Il avait soixante et onze ans, « sans jamais la plus légère infirmité, et la tête comme à quarante ».
- Voysin chancelier, et conserve sa place de secrétaire d’État
- Le roi « envoya chercher Voysin, lui remit la cassette des sceaux, et le déclara chancelier. On ne douta pas qu'il ne remît sa charge de secrétaire d'État du département de la guerre. Il n'y avoit point d'exemple d'aucun chancelier secrétaire d'État à la fois, mais celui-ci avoit l'appétit bon, et il fut l'un et l'autre. »
- M. du Maine
- De Mesmes, « bien éveillé, bien averti, avoit tourné vers cette première charge de la robe une gueule béante. Le grand appui et l'unique qu'il eût lui manqua » : M. du Maine « avoit plus besoin du premier président totalement et servilement à lui que d'un chancelier…; il ne pouvoit jamais trouver de premier président plus en sa main, ni plus parfaitement corrompu et vendu à la fortune ». Pour chancelier, il avait Voysin « tout prêt…, aussi corrompu que l'autre…, nullement propre à manier rien que par voie d'autorité et de violence…, et valet à tout faire et à tout entreprendre ».
- Mot plaisant et salé de M. de Lauzun
- Voysin porta ses deux charges avec un cérémonial vestimentaire dont « le roi eut l'enfantillage de s'amuser » : en chancelier le matin, « en manteau court de damas » l'après-dînée, en justaucorps le soir. « M. de Lauzun…, se trouva en compagnie, où on lui demanda des nouvelles de Marly. “Rien, répondit-il de ce ton bas et ingénu qu'il prenoit si souvent, il n'y a aucunes nouvelles ; le roi s'amuse à habiller sa poupée.” L'éclat de rire prit aux assistants. »
- Électeur de Bavière deux fois à Marly
- « L'électeur de Bavière vint courre le cerf à Marly, et vit le roi avec tout le monde à la chasse. Il joua après dans le salon jusqu'à minuit. Le roi, au sortir de son souper, entra, contre sa coutume, dans le salon, s'approcha de l'électeur, et le vit jouer quelques moments. L'électeur alla faire media noche chez d'Antin…, puis retourna à Saint-Cloud. Il y fit deux autres chasses de même. »
- Roi Stanislas aux Deux-Ponts
- « On sut en même temps que le roi Stanislas, après avoir fort longtemps erré et ne sachant où se retirer, étoit enfin arrivé aux Deux-Ponts avec quatre officiers seulement du régiment du baron Spaar. Ce duché…, appartenoit au roi de Suède, qui l'avoit fait recevoir là en asile. »
- Arrivée de la flotte des Indes au Port-Louis
- « On apprit en même temps une nouvelle plus intéressante, l'arrivée au Port-Louis de la flotte des Indes orientales, riche de dix millions en marchandises. »
- Trois mille livres d’augmentation de pension à Mme de Saint-Géran
- « Le roi donna mille écus d'augmentation de pension à Mme de Saint-Géran » — l'entremetteuse heureuse du mariage Châtelet-Richelieu.
- Le fils de Fagon intendant des finances
- Le roi « choisit Fagon, maître des requêtes, fils de son premier médecin, pour la charge d'intendant des finances qu'avoit du Buisson…, devenu trop vieux… Ce fut une grande distinction pour Fagon à son âge, et qui n'avoit point été intendant de province. Il parut depuis homme de beaucoup d'esprit et de capacité, et figura grandement dans les finances. »
- Mariage de Brassac avec la fille du feu maréchal de Tourville
- « Brassac épousa la fille du feu maréchal de Tourville, qui fut quelque temps après dame de Mme la duchesse de Berry. Personne n'avoit été plus singulièrement ni plus délicatement jolie, avec une taille charmante qui y répondoit. La petite vérole la changea à tel point qu'il n'y eut personne qui la pût reconnoître. Je le rapporte par l'extraordinaire de la chose portée à cet excès. La graisse survint bientôt après, et en fit une tour, d'ailleurs une bonne, honnête et très aimable femme. »
- Reine de Pologne veuve de Jean Sobieski ; causes de sa haine pour la France, de son séjour à Rome, de sa retraite à Blois
- La reine de Pologne, veuve « du célèbre Jean Sobieski », voulait finir sa vie en France. Jadis, sa « passion de venir montrer sa couronne dans sa patrie » avait échoué sur le cérémonial — la Pologne étant élective, la reine ne pouvait lui donner la main — et « l'en avoit rendue la plus mortelle ennemie » : « on a prétendu que ses menées avoient eu grande part à former la fameuse ligue d'Augsbourg contre la France » ; elle avait tourné son mari vers l'Autriche, fait son père cardinal faute de duché. « Son humeur altière et son extrême avarice l'avoient fait détester en Pologne ; et l'aversion publique qu'elle témoigna sans mesure au prince Jacques, son fils aîné, coûta la couronne à sa famille. » Déçue de Rome, où elle n'obtint pas les traitements de Christine de Suède, elle demanda la France.
- Égalité de rois du cardinal Mazarin
- Au passage, l'origine du mal : « c'est du cardinal Mazarin que l'introduction de l'égalité des rois est venue, et que ceux du Nord, qui ne faisoient pas difficulté de donner la main aux ambassadeurs de nos rois, ont non seulement abrogé cet usage, mais en sont venus à se parangonner à eux. »
- Reine de Pologne, médiocrement reçue, ne veut aucune réception ; va droit à Blois, sans pouvoir approcher de la cour ni de Paris
- Le roi consentit, « mais à condition qu'elle ne songeroit pas à venir, ni même à s'approcher de la cour ni de Paris », lui offrant Blois, Amboise ou Chambord. « Elle arriva, le 4 juillet, à Marseille, sur les galères du pape », reçue par le marquis de Béthune son neveu ; « elle ne voulut point d'honneurs nulle part, de peur apparemment qu'ils ne fussent pas tels qu'elle les auroit souhaités…, et s'en alla par le plus droit à Blois…, dont elle ne sortit plus », avec la fille aînée du prince Jacques, « qui épousa depuis, à Rome, le roi Jacques d'Angleterre, que les Anglois appellent le Prétendant ».
- Service de M. le duc de Berry à Saint-Denis
- Le service de M. le duc de Berry se fit à Saint-Denis le lundi 16 juillet : « il n'y eut à ce service que les compagnies à l'ordinaire, et les seuls officiers de la maison de Berry. L'abbé Prévost fit l'oraison funèbre. »
- Prince de Dombes y fait le troisième deuil
- M. le Duc et le prince de Conti devaient faire le deuil avec le comte de Charolois, qui « se trouva malade » ; M. le duc de Chartres avait onze ans et eût pu y figurer comme jadis les fils de la Dauphine de Bavière ; « mais le temps pressoit, on en voulut profiter, et le roi ne voulut pas manquer l'occasion d'y faire figurer le prince de Dombes en troisième. Cette parité sembla fort étrange : ce n'étoit pourtant qu'un léger essai » — le fils du bâtard égalé aux princes du sang, prélude de ce qui suivait.
- Tranchée ouverte devant Barcelone, 12 juillet
- « Le maréchal de Berwick fit ouvrir, le 12 juillet au soir, la tranchée devant Barcelone. »
- Maisons président à mortier ; sa femme ; leur famille, leur caractère, leur conduite, leur situation, leurs vues
- Maisons, président à mortier, petit-fils du surintendant qui bâtit le superbe château — et qui dit, quand on lui ôta les finances : « Ils ont tort ; car j'ai fait mes affaires, et j'allois faire les leurs » —, était « un grand homme, de fort belle représentation, de beaucoup d'esprit, de sens, de vues et d'ambition, mais de science dans son métier fort superficielle ». Sa femme, sœur aînée de la maréchale de Villars, « une beauté romaine », savait « tenir une maison avec grâce et magnificence ». Il avait compris « que le parlement étoit la base sur laquelle il devoit porter » : courtisant magistrats et basse robe, il s'était fait « une réputation qui dans tout le parlement n'eut pas deux voix…, et qui fit regarder Maisons comme celui qui mèneroit toujours le parlement à tout ce qu'il voudroit ». Son château près de Marly attirait les principaux de la cour ; les princes du sang morts, « il se tourna vers M. le duc d'Orléans » par Canillac.
- Désir de Maisons de lier avec moi ; comment il y réussit
- Voulant circonvenir le prince de plus près, Maisons « jeta son coussinet » sur Saint-Simon : approches par M. le duc d'Orléans, deux fois repoussées ; puis par le duc de Beauvilliers, qui « employa l'autorité qu'il avoit sur moi… Je vis bien clairement alors que Maisons…, avoit bien compris que je ne résisterois pas au duc de Beauvilliers si celui-ci entreprenoit de former la liaison » — et Saint-Simon consentit.
- Première entrevue de Maisons avec moi fort singulière
- Première entrevue « fort singulière » : un billet de Maisons donna « un rendez-vous à onze heures du soir, ce jour-là même, derrière les Invalides, dans la plaine, avec un air fort mystérieux. J'y fus avec un vieux cocher de ma mère et un laquais, pour dépayser mes gens. Il faisoit un peu de lune. » Mais « il n'y fut question que d'avances, de compliments, de protestations… J'attendois ensuite quelque chose qui méritât l'heure et le lieu ; ma surprise fut grande de n'y trouver que du vide » — sinon la convention de visites discrètes à Versailles, et la prière de ne point aller chez lui à Paris.
- Notre commerce s’établit
- « Dès la première fois qu'il alla à Versailles, il vint chez moi sur la fin de la matinée. Il ne fut pas longtemps sans y venir ainsi tous les dimanches. Nos conversations peu à peu devinrent plus sérieuses. Je ne laissois pas d'être en garde, mais je le promenois sur plusieurs sujets, et lui s'y prêtoit très volontiers. »
- Maisons me fait aller de Marly le trouver
- Le dimanche 29 juillet, Saint-Simon trouva à Marly un laquais de Maisons avec un billet le conjurant, « toutes affaires cessantes, de venir sur-le-champ chez lui à Paris…, [pour] chose qui ne pouvoit souffrir le moindre retardement, qui ne se pouvoit même désigner par écrit ». Pour ne pas éveiller « la curiosité et la malignité de M. de Lauzun », il dîna d'abord chez lui, puis « s'éclipsa » : « personne ne me vit monter en chaise. »
- Il m’apprend que les bâtards et leur postérité sont devenus princes du sang en plein, et capables de succéder à la couronne
- Chez Maisons, il trouva celui-ci seul avec le duc de Noailles : « du premier coup d'œil je vis deux hommes éperdus, qui me dirent d'un air mourant…, que le roi déclaroit ses deux bâtards, et à l'infini leur postérité masculine, vrais princes du sang, en droit d'en prendre la qualité, les rangs et honneurs entiers, et capables de succéder à la couronne au défaut de tous les autres princes du sang. À cette nouvelle, à laquelle je ne m'attendois pas…, les bras me tombèrent. Je baissai la tête et je demeurai dans un profond silence. »
- Scène singulière chez Maisons
- Alors la scène : « ces deux hommes se mirent en pied à courir la chambre, à taper des pieds, à pousser et à frapper les meubles, à dire rage à qui mieux mieux… J'avoue que tant d'éclat me fut suspect de la part de deux hommes, l'un si sage et si mesuré…, l'autre toujours si tranquille, si narquois…, et je ne fus pas sans soupçon que leur emportement ne fût factice pour exciter le mien… Ce sabbat me fit rire et conserva ma froideur. » La chose était « non seulement résolue, mais exécutée, mise en déclaration, et envoyée au parlement » ; et Saint-Simon conclut « qu'en attendant…, je les aimois encore mieux princes du sang capables de la couronne, qu'avec leur rang intermédiaire ». Il nota que Maisons avait dû savoir la nouvelle avant même le retour du premier président et du procureur général venus la chercher à Marly.
- La nouvelle se publie à Marly, effet qu’elle y produit
- De retour à Marly vers le souper : « j'allai droit au salon, je le trouvai très morne. On se regardoit, on n'osoit presque s'approcher, tout au plus quelque signe dérobé ou quelque mot en se frôlant coulé à l'oreille… Le roi me sembla plus morgué qu'à l'ordinaire, et regardant fort à droite et à gauche. » Puis « la cour éclata en murmures sourds bien plus qu'on n'auroit cru. Paris se déchaîna et les provinces » ; Mme de Maintenon, « transportée de son ouvrage, en recevoit les adorations de ses familières » ; le roi fut « gardé à vue, et persuadé par des récits apostés de la joie et de l'approbation générale ». « Mme du Maine triompha à Sceaux de la douleur publique… Les bâtardeaux déifiés ne parurent que quelques moments à Marly. »
- Mon compliment aux bâtards
- Le parti pris : « à chose sans ressource il faut prendre son parti » — dès le roi à table, Saint-Simon alla chez M. du Maine : « les portes tombèrent devant moi, et je remarquai un homme surpris d'aise de ma visite, et qui vint au-devant de moi presque sur les airs, tout boiteux qu'il étoit. » Le compliment fut sincère : « nous n'avions rien à prétendre sur les princes du sang ; ce que nous prétendions…, c'étoit qu'il n'y eût personne entre les princes du sang et nous…, et je lui avouois que ce rang intermédiaire m'étoit insupportable. » Même compliment le lendemain au comte de Toulouse et à Mme la duchesse d'Orléans, « cent fois plus bâtarde et plus aise que ses frères, et qui les voyoit déjà couronnés. Mme la Duchesse, fort princesse du sang…, parut fort sérieuse… M. le duc d'Orléans fut fâché, mais fâché à sa manière. Ducs et princes étrangers enragés, mais de rage mue. »
- Comte de Toulouse
- « Le comte de Toulouse profita de ce monstrueux événement sans y avoir eu aucune part. Ce fut l'ouvrage de son frère, de sa fidèle et toute-puissante protectrice, et de l'art qui fut lors aperçu d'avoir fait conserver à Voysin, devenu chancelier, sa charge de secrétaire d'État. »
- Cause secrète de la conservation de la place de secrétaire d’État au nouveau chancelier
- Car là était la cause secrète : simple chancelier, Voysin n'aurait eu « plus de travail réglé avec [le roi], plus de prétextes de lui aller parler » — et des audiences répétées auraient « fait nouvelle, excité une curiosité dangereuse au secret dont ce mystère d'iniquité avoit tant intérêt de se couvrir ». La place de secrétaire d'État lui donnait au contraire le travail quotidien « seul avec le roi ou Mme de Maintenon en tiers unique » : « par là Voysin se trouvoit à portée d'examiner les moments, les humeurs, de sonder, d'avancer, de s'arrêter…, et de pousser sa pointe quand il y trouvoit lieu…; sans quoi ils n'en seroient jamais venus à bout » — le roi gardant, malgré son affection, « des restes de ses anciens principes ».
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