TOME XVIII · CHAPITRE XIII

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Résumé

Madrid : l'audience solennelle « pour la demande de l'infante en mariage futur pour le roi » — le sommet de la carrière ; audiences de la reine, du prince des Asturies et des infants ; la « bêtise de Maulevrier, qui ne se couvrit point » ; et sa « conduite énorme, bien pourpensée et bien exécutée jusqu'au bout », le « guet-apens en pleine cérémonie de la signature » sur les raisonnements du contrat — que l'auteur déjoue en précédant « le nonce et le majordome-major sans les blesser » ; la signature solennelle du contrat ; le prince des Asturies cède…

Les entrées

Audience solennelle pour la demande de l’infante en mariage futur pour le roi
« Le mardi 25 novembre, j'eus mon audience solennelle » : carrosse magnifique du roi « à huit chevaux gris pommelés admirables », les gardes espagnoles et wallonnes sous les armes — « arrivant à la place du palais, je me crus aux Tuileries » ; « les rues étoient pleines de peuple, toutes les fenêtres parées ; la joie éclatoit sur tous les visages, et nous n'entendions que bénédictions ». Devant « un spectacle extrêmement majestueux, où qui que ce soit ne branloit et où le silence régnoit profondément », il fit la demande de l'infante. Alors le prodige : « l'étonnement où me jetèrent ses réponses me mit presque hors de moi-même. Il répondit à chaque point de mon discours dans le même ordre, avec une dignité, une grâce, souvent une majesté, surtout avec un choix si étonnant d'expressions que je crus entendre le feu roi. Il laissa étinceler un cœur françois sans cesser de se montrer en même temps le monarque des Espagnes. » Sur le mariage du prince des Asturies, « il sembla remonter quelques degrés de son trône » et fit sentir « la grâce si peu méritée de l'oubli des choses passées ». « Je regretterai à jamais de n'avoir pu écrire sur-le-champ des réponses si singulières. »
Audience de la reine d’Espagne
Chez la reine, spectacle unique : elle « assise sur une espèce de trône », les grands « rangés, appuyés et couverts » le long de la muraille, et vis-à-vis, sur des carreaux de velours et de satin galonnés d'or, « les femmes des grands d'Espagne, toutes également assises sur leurs jambes et sur leurs talons ». Après son discours — la reine, « parée modestement, mais brillante d'admirables pierreries », répondit « en très bons termes » sans atteindre « la justesse et la précision du roi » —, il parcourut les carreaux « en ployant un peu le genou devant chacune et disant : A los pies de Vuestra Excellencia », puis courut vers la reine qui se retirait, « un genou à terre à lui baiser la main qu'elle me tendit dégantée » — « elle se mit à rire ».
Audience du prince des Asturies et des infants
Chez le prince des Asturies, « ce fut moins une audience qu'une conversation dans laquelle le prince n'oublia rien de tout ce qui convenoit de dire, et sans aucun embarras. Le duc de Popoli fut plus embarrassé que lui », accablant l'ambassadeur d'excuses « sur ce que son esclavage chez le prince, ce fut le terme dont il se servit, ne lui avoit pas encore pu permettre de venir me rendre ses devoirs ». Chez l'infante et les infants : « le dernier dormoit, et, suivant ce que Grimaldo m'avoit promis, l'infante dormoit aussi ».
Bêtise de Maulevrier, qui ne se couvrit point
« En arrivant chez moi, je fus averti que Maulevrier ne s'étoit point couvert aux audiences du roi et de la reine » — chose confirmée par tous : « il n'avoit pas fait le plus léger semblant de se couvrir », et « la surprise en avoit été générale ». Interrogé, « il me répondit froidement et tout court qu'il en étoit fâché, qu'il n'avoit pas cru devoir se couvrir, qu'il se trouveroit d'autres occasions de réparer ce manquement. Ce fut une bêtise, mais voici une perfidie. »
Conduite énorme de Maulevrier avec moi, bien pourpensée et bien exécutée jusqu’au bout, pour me jeter dans le plus Fâcheux embarras sur les raisonnements du contrat de mariage, de guet-apens, en pleine cérémonie de la signature
La perfidie « bien pourpensée et bien exécutée de guet-apens » : chargé des copies française et espagnole du contrat pour la collation à la signature, Maulevrier les différa toute la journée — « il me fit dire que j'allasse toujours, et qu'il se trouveroit au palais » — sachant, par une lettre de Dubois qu'il cachait, qu'il ne devait point y avoir d'instrument en français.
Ma conduite pour y précéder, comme je fis, le nonce et le majordome-major du roi, sans les blesser
Sur la préséance, Saint-Simon avait résolu « de hasarder un milieu ; de tâcher de me fourrer au haut du bras droit du fauteuil, un peu en travers, pour ne prendre nettement la place ni de l'un ni de l'autre » — nonce et majordome-major — « mais de les écorner toutes les deux pour m'en faire une, et de couvrir cela d'un air d'ignorance et de simplicité d'une part, et de l'autre, d'empressement, de joie, de curiosité, d'engouement de courtisan qui veut parler au roi : ce fut aussi ce que j'exécutai en apparence niaisement, et en effet très heureusement. » Dès la porte, il se mit à parler au roi, le conduisit à sa place « et pris tout de suite celle que j'avois projetée ».
Signature solennelle du contrat du futur mariage du roi et de l’infante
La signature : une longue table, six fauteuils — le roi, la reine, l'infante, le prince des Asturies, don Ferdinand, don Carlos —, les grands et les cinq témoins français en demi-cercle, « aussitôt après les portes furent fermées sans aucun domestique ni officier du roi dedans ». Après la longue lecture de Rodrigo, le roi signa, « poussa le contrat devant la reine » ; celle-ci « ajusta le contrat devant l'infante, lui donna la plume et lui tint un peu la main pour signer, ce qu'elle fit le plus joliment du monde ». « La joie qui accompagna ces signatures ne se peut exprimer. » Saint-Simon et Maulevrier signèrent ensuite à la petite table, debout, Leurs Majestés « baissées sur la table pour me voir mieux signer ».
Le prince des Asturies cède partout à l’infante depuis la déclaration de son futur mariage avec le roi
« Le prince des Asturies, qui lui céda toujours partout depuis la déclaration du mariage futur du roi avec elle, au quatrième » fauteuil — l'infante, future reine de France, passant avant l'héritier de la couronne d'Espagne.
Je me maintiens adroitement en la place que j’avois prise
Le majordome-major et le nonce, le trouvant à ce coin de fauteuil, « parurent fort surpris. J'entendis répéter signore et señor à droite et à gauche, moi révérences de côté et d'autre, air riant d'un homme tout occupé de la joie de la fonction, et qui n'entendoit rien à ce qu'ils me vouloient dire, tellement que tous deux se lassèrent d'interpeller un homme dont l'esprit transporté ne comprenoit rien ». Maulevrier « tâcha de se fourrer entre le nonce et moi, mais le nonce tint ferme », et il « demeura couvert par le nonce et par moi, en sorte que sa tête paroissoit seulement entre les nôtres en arrière ». Ne sachant plus de quoi entretenir le roi, Saint-Simon s'avisa « de lui demander audience pour le lendemain ».
Difficulté poliment agitée sur la nécessité ou non d’un instrument en françois
Les lectures espagnoles achevées, Saint-Simon dit « d'un ton modeste et demi-bas » qu'il croyait « qu'il y avoit un instrument en françois ». Rodrigo « répondit qu'il ne le croyoit pas, qu'en tout cas, il n'en avoit point apporté » ; Maulevrier, « qui jusqu'à ce moment avoit gardé un parfait silence, dit qu'il l'alloit envoyer chercher, et sans une parole de plus sortit ». Saint-Simon plaida que « la dignité des deux couronnes demandoit que chacune eût un instrument signé en sa langue ».
Maulevrier forcé de laisser voir toute sa scélératesse, de laquelle je me tire avec tout avantage, sans montrer la sentir
Alors Grimaldo lâcha le trait : « il ne croyoit pas que cela pût faire difficulté, d'autant qu'il avoit vu une lettre du cardinal Dubois à Maulevrier, qui le portoit expressément. Je regardai Maulevrier me tournant vers lui avec l'étonnement qu'il est aisé de se représenter. Il me dit avec un air fort embarrassé qu'il y avoit quelque chose de cela dans une lettre que le cardinal Dubois lui avoit écrite. » Saint-Simon prit son parti sur-le-champ : « je dis au roi et à la reine que je ferois aveuglément tout ce qu'il leur plairoit me commander » — démonstration qui « leur fut extrêmement agréable ».
Autre honte à Maulevrier chez Grimaldo
« Pour achever ce qui regarde l'instrument françois, je menai Maulevrier à la cavachuela de Grimaldo » : le ministre « soutint, mais avec beaucoup de politesse, ce qu'il avoit dit de cette lettre à la signature » — nouvelle honte pour Maulevrier, « dont le froid, l'embarras et le silence portoient sa condamnation sur le front ».
Politesse de ce ministre
Grimaldo ajouta « qu'il n'y avoit qu'à se conformer à ce qui se passeroit à Paris au contrat de mariage du prince des Asturies », avec toute la politesse dont il était coutumier.
Facilité pleine de bonté du roi d’Espagne
Et la bonté du roi d'Espagne couronna tout : « encore qu'il arrivât qu'il n'y en fût pas signé d'instrument en espagnol, le roi d'Espagne venoit de le charger de m'assurer qu'il ne feroit aucune difficulté de signer un instrument en françois du contrat de mariage du roi, si je persévérois ce nonobstant à le désirer ».
Ma conduite égale avec Maulevrier, et mes raisons pour cette conduite
« Je ne voulus mander cette altercation qu'au cardinal Dubois, et rien de cela à M. le duc d'Orléans », ne s'en prenant « qu'à un oubli ou à un défaut de mémoire de Maulevrier, avec lequel je continuai de vivre comme auparavant ». Ses raisons : la façon dont il en sortit, « pleine des bontés du roi d'Espagne aussi publiques » ; « l'indécence de me brouiller et de vivre mal en pays étranger avec un collègue si disproportionné » ; « le mépris extrême que j'en conçus de lui ; enfin le doute, si la scélératesse étoit de son cru ou concertée et commandée par le cardinal Dubois ». « Mais, tout en politesse avec lui, je m'en gardai comme d'un très impudent fripon, et je ne fus pas fâché de l'en laisser souvent apercevoir. »
Bonté de Leurs Majestés Catholiques
Un courrier de Burgos apporta « de meilleures nouvelles de mon fils aîné. Ce courrier avoit rencontré le roi et la reine d'Espagne, qui l'avoient fait approcher de leur portière à la vue de ma livrée. Ils s'étoient informés des nouvelles de mon fils et avoient chargé le courrier de me dire de leur part la joie qu'ils avoient de l'apparence de la guérison. »
Conclusion de mon désistement d’un instrument en françois
Maulevrier apporta enfin la lettre de Dubois, « par laquelle il lui mandoit nettement qu'il ne doit y avoir qu'un instrument du contrat de mariage, signé en la langue du pays de la princesse où on contracte ». Saint-Simon s'en déclara « parfaitement content » : « au lieu d'une copie collationnée, j'envoyois au roi un instrument original du contrat de mariage en espagnol, signé de la main du roi et de la reine d'Espagne, tout tel et tout pareil que celui qui demeuroit à Leurs Majestés Catholiques ; et à l'égard des témoins on m'avoit tenu exactement parole, en sorte qu'ils n'avoient rien signé et n'avoient paru que dans l'acte séparé. »

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