TOME III · CHAPITRE XIII
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Résumé
Suite du traité : l'indifférence des grands pour les titres de duc, marquis ou comte — et plus encore pour celui de prince ; la succession aux grandesses et les majorasques ; l'« étrange chaos » des noms et des armes en Espagne et sa cause ; les bâtards, leurs avantages et différences ; récapitulation sur la grandesse. L'étrange coutume en faveur des juifs et Maures baptisés ; nulle marque de dignité qu'au dais ; les honneurs « du Louvre » comparés ; les personnes distinguées par-dessus les grands ; les démissions de grandesse inconnues ; les grands étrangers récents expliqués ; rang et honneurs des successeurs.
Les entrées
- Indifférence pour les grands des titres de duc, marquis, ou comte
- Pourquoi les titres importent-ils si peu aux grands ? « Il faut encore en revenir aux ricos-hombres, tige, pour ainsi dire, de la dignité des grands. » Quand les titres de duc, marquis et comte s'introduisirent dans les Espagnes, « ce ne fut que pour les grands vassaux effectifs », les ricos-hombres, et ils s'y multiplièrent par la même voie ; « n'ayant en soi dans les Espagnes aucune distinction de prérogative attachée », ils ne furent « qu'un accompagnement indifférent au titre de rico-hombre » — puis, la grandesse ayant remplacé la rico-hombrerie comme unique dignité, « ces mêmes titres, ne donnant rien aussi à la grandesse, lui furent également indifférents ». Il est vrai pourtant que « dans les Espagnols naturels, duc et grand sont synonymes » : tous les ducs espagnols, seigneurs les plus riches d'entre les ricos-hombres, passèrent à la grandesse sous Charles-Quint, et nul duché n'a été érigé depuis sans grandesse.
- Titre de prince encore plus indifférent
- « Le titre de prince est si peu connu en Espagne, et en même temps si peu goûté, qu'aucun Espagnol ne l'a jamais porté, jusqu'aux enfants des rois » — à l'exception du titre de prince des Asturies, « affecté en reconnoissance de l'attachement de cette province à ses rois du temps des Maures, et par laquelle ils recommencèrent à régner » ; encore fort peu d'aînés l'ont-ils porté, le nom d'infant et d'infante ayant toujours prévalu. Les étrangers sujets d'Espagne qui portent chez eux le titre de prince « l'ont apporté avec eux en Espagne, sans rang aucun [...] s'ils ne sont grands, et sans donner aux Espagnols naturels la moindre envie de s'accoutumer pour eux-mêmes à ce titre » — pique évidente contre les princes étrangers de la cour de France, qui ont obtenu leurs distinctions « à bien meilleur marché ».
- Succession aux grandesses
- « La manière de succéder à la dignité de grand n'a rien de distinct de la manière de succéder aux biens ; et comme ils passent tous sans distinction en quenouille et de femelle en femelle à l'infini, aussi font les grandesses. » Les femmes en sont capables en tout temps, préférées aux mâles par la proximité du sang, « sans distinction de mâle et de femelle, sinon du frère à la sœur, ou en quelques maisons ou occasions peu communes, de l'oncle paternel à la nièce ». Contraste radical avec les pairies de France, masculines par essence : en Espagne, la dignité suit le sang et l'héritage, non le nom, ce qui explique le chaos des noms et des armes décrit plus loin.
- Majorasques
- Les majorasques sont ces substitutions de terres, érigées ou non en grandesses, « qui ne peuvent jamais être vendues pour dettes ni pour aucun cas que ce soit », les créanciers ne saisissant que les revenus, une part demeurant toujours au propriétaire « pour aliment ». « C'est ce qu'ils croient être le salut des maisons » : presque toutes les terres d'Espagne sont substituées, d'où « il y a si peu de terres dans le commerce ». Saint-Simon en fit l'expérience : autorisé par les deux rois à acheter une terre pour y établir sa grandesse, se bornant « au plus petit fief relevant nûment du roi », à l'acheter cher et sans revenu, « en deux années de recherches il me fut impossible d'en trouver ». Détail extraordinaire : les héritiers héritent aussi de tous les domestiques de leurs auteurs, logés et nourris avec « deux tasses de chocolat à chacun tous les jours » ; le duc de Medina-Celi, « onze fois grand » à force de substitutions accumulées, « avoit sept cents de ces rations à payer par jour. C'est aussi ce qui les consume. »
- Étrange chaos de noms et d’armes en Espagne et sa cause
- Les héritiers par femmes « laissent tout à fait leurs propres noms et armes, que dans la suite un cadet reprend quelquefois, tellement que, dans la multitude des noms et des armes, [...] ce n'est pas une petite difficulté parmi les Espagnols, même entre eux, de démêler le vrai nom d'avec ceux qui ont été ajoutés ». Saint-Simon dit sa dette envers « le profond savoir du duc de Veragua », qui l'instruisit « avec une bonté, une simplicité, une patience et une exactitude peu communes », et envers les Recherches d'Imhof sur les grands d'Espagne, qu'il porta exprès à Madrid. Il regrette de n'avoir jamais pu recouvrer le Tizon d'Espagne, livre que les Espagnols « ont fait supprimer tant qu'ils ont pu partout à force de soins, d'autorité [...] et même d'argent, parce qu'il prétend prouver que presque toutes les maisons considérables et les plus distinguées d'Espagne sont bâtardes, et souvent plus d'une fois » : « ils l'ont bien quelques-uns, en Espagne, et sourient quand on leur en parle, sans s'en expliquer jamais. »
- Bâtards ; leurs avantages et leurs différences en Espagne
- « Convenons de bonne foi qu'à cet égard l'Espagne se sent encore d'avoir été pendant plusieurs siècles sous la domination des Maures » : elle « ne sent pas assez toute la différence d'une naissance légitime d'avec une naturelle ». Les bâtards de deux personnes libres « héritent sans difficulté presque comme les légitimes, et sont grands par succession » ; ceux d'une fille et d'un homme marié ont une part plus légère, mais trouvent encore des partis avantageux. Exemple récent : le bâtard du duc d'Abrantès, fait grand sous le nom de duc de Liñarès « pour soutenir la maison éteinte ». Ces usages font que les bâtards des grands « sont admis dans l'ordre de Malte, comme chevaliers de justice, sans différence des légitimes » — faveur que Saint-Simon rattache à la reconnaissance de l'ordre envers Charles-Quint, donateur de l'île. Mais pour les doubles adultérins, « toute l'horreur et le néant dû à la naissance illégitime s'est rassemblé » sur eux : « ils y sont sans nom, sans biens, sans existence » — faute d'avoir trouvé « un jurisconsulte comme Harlay [...] qui ait appris à faire reconnoître des enfants sans mère ».
- Récapitulation sur la grandesse
- « Ramassons en deux mots ce qui vient d'être expliqué de l'essence de la dignité de grand d'Espagne. » Suit une récapitulation serrée : « Nulle mention d'elle avant Charles-Quint » ; les ricos-hombres, seule dignité connue, parlant couverts à leurs rois ; leur multiplication, leur complaisance pour Philippe le Beau « en haine de Ferdinand, coup mortel à leur dignité » ; l'adresse de Charles-Quint qui « les anéantit, et comme par insensible transpiration, leur substitua sans concession, sans cérémonie, la nouvelle dignité de grand d'Espagne » ; la couverture et les deux classes de Philippe II ; les patentes de Philippe III ; la nécessité du consentement royal pour succéder, la suspension de rang, le certificat de couverture ; la privation possible « sans crime d'État » (Vasconcellos) ; enfin les trois tributs — mediannate (« plus de quarante mille livres pour le roi seul »), annate annuelle, droit de mutation —, « contraints par saisie et par suspension de rang [...] jusqu'à parfait payement ». Le plus petit fief mouvant du roi, ou le simple nom, suffit à établir une grandesse.
- Étrange coutume en faveur des juifs et des Maures baptisés
- Ce qui ajoute « avec indécence » à l'obscurité des noms et des armes : « l'ancienne coutume de donner aux Maures et maintenant encore aux juifs qui se convertissent, et que les grands seigneurs tiennent au baptême, non seulement leur nom de baptême, mais celui de leur maison, avec leurs armes qui passent pour toujours dans ces familles infimes, et qui, avec le temps, les confondent avec les véritables, et les leur substituent encore plus aisément lorsqu'elles viennent à s'éteindre. » Étrange générosité de parrainage qui, aux yeux du généalogiste scandalisé, ruine la police des noms : les maisons les plus authentiques peuvent ainsi se survivre dans des lignées qui ne leur appartiennent en rien.
- Nulle marque de dignité aux armes, aux carrosses, aux maisons, que le dais
- « Les grands ni leurs femmes n'ont aucune marque de dignité sur leurs carrosses ni à leurs armes ; ce n'est point l'usage en Espagne pour aucune charge ni dignité que ce soit. » Bannières et chaudières conservées sont communes à toute la maison, et jusqu'aux petits hommes armés du connétable de Castille et aux ancres de l'amirante, tout se met en bordure. Seuls les colliers de la Toison et du Saint-Esprit entourent les armes. « La reine même n'a point de housse » ; balustres et distinctions extérieures sont inconnus — excepté le dais, qui descend jusqu'aux titulados : mais ceux-ci n'ont que « du damas tout simple, avec un portrait du roi dessus », tandis que ceux des grands « sont de velours et riches, sans portrait [...]. Ainsi les dais des uns paroissent être pour le portrait, et celui des autres pour leur dignité et pour eux-mêmes. »
- Honneurs dits en France du Louvre
- « La manière de bâtir en Espagne fait que ce que nous appelons en France les honneurs du Louvre n'y peut exister » — mais il y en a une image. Au palais de Madrid, un grand vestibule « noir et obscur » derrière la porte cochère : là entrent « les carrosses des grands et de leurs femmes, des cardinaux et des ambassadeurs », qui déposent leurs maîtres à la galerie séparant les deux cours ; « tous les autres hommes et femmes descendent et remontent devant la grande porte ». Au Buen-Retiro, deux cours se suivent « comme au Palais-Royal à Paris, mais infiniment plus grandes » : seuls grands, cardinaux et ambassadeurs passent sous le corps de logis entre les deux ; depuis peu leurs carrosses demeurent dans la seconde cour — « ce dernier petit avantage étoit encore nouveau de mon temps, peut-être sur l'exemple des ambassadeurs qui l'ont toujours eu ».
- Distinction de quelques personnes par-dessus les grands
- Rappel des personnes qui priment les grands : le président ou gouverneur du conseil de Castille, devant qui ils arrêtent dans les rues, « qui n'en ont pas la main chez lui », et qui au palais est « seul assis en troisième avec le majordome-major et le sommelier du corps [...] en présence de tous les grands debout » ; le majordome-major du roi, « assis à côté du roi, au bal, à la comédie, aux audiences singulières, les grands debout », dont il est comme le chef ; le majordome-major de la reine chez elle ; les cardinaux, dont les distinctions « en présence du roi, sont extrêmes, mais nulles en son absence » ; enfin les ambassadeurs. S'y ajoutent les conseillers d'État, même non grands, qui seuls ont « le droit d'aller en chaise à porteurs comme les dames ». Quant aux livrées : « souvent on n'en a point, puis on en reprend, et jamais presque les mêmes » ; sombres et simples, les carrosses « au-dessous de la simplicité » — les boues de Madrid l'hiver et sa poussière l'été, « qui ternit les meubles et jusqu'à la vaisselle d'argent », sont cause de cette grande simplicité.
- Démission de grandesses inconnues en Espagne
- « Les grands n'ont point l'usage de se démettre de leur dignité comme les ducs, en France. » La démission en faveur du fils, familière à Versailles, est inconnue à Madrid : ainsi le comte de Tessé, en faveur duquel le maréchal son père eut permission d'en user comme les ducs, « ne seroit pas traité ni reconnu comme grand en Espagne du vivant de son père. La chose faite et le rang pris ici, on en tira un consentement du roi d'Espagne, parce qu'il ne devoit point avoir d'usage en Espagne, où le comte de Tessé ne devoit point aller, et encore ce consentement fut-il difficile et tardif. » La grandesse ne se transmet donc que par la mort — sous réserve des deux exceptions uniques de Philippe V rapportées à l'entrée suivante.
- Exemples récents de grands étrangers expliqués
- Philippe V fit deux exceptions « que nul autre roi n'avoit enfreinte avant lui ». La première pour le duc de Berwick après Almanza : grandesse de première classe, « les duchés de Liria et de Quirica, anciens apanages des infants d'Aragon », quarante mille livres de rente, et « la liberté d'y appeler tel de ses enfants qu'il voudroit, pour en jouir même de son vivant » — « toutes grâces inouïes et proportionnées à l'importance de la victoire d'Almanza ». La seconde pour Saint-Simon lui-même, ambassadeur extraordinaire venu demander l'infante : « à l'instant que la cérémonie fut achevée, le roi d'Espagne s'avança à moi dans la chapelle même du château de Lerma, et avec mille bontés me fit l'honneur de me dire qu'il me donnoit la grandesse de la première classe pour moi, et en même temps pour celui de mes deux fils que je voudrois choisir [...], et la Toison d'or à l'aîné. » Il choisit sur-le-champ le cadet. Deux grâces faites « en faveur de deux étrangers à l'Espagne, pour deux personnes dont la démission ne multiplioit rien » — les ducs de France ayant déjà en Espagne les mêmes rangs que les grands ; c'est pourquoi ni Berwick ni lui ne firent pour eux-mêmes la couverture, et qu'il assista « parmi les grands, et couvert comme eux, à la couverture de mon fils ».
- Successeurs à grandesses ont rang et honneurs
- En revanche — et c'est l'envers de l'absence de démission — « en Espagne, le successeur direct d'une grandesse et sa femme ont des honneurs et un rang, en attendant qu'elle leur soit échue par la mort de celui à qui ils ont droit de succéder ». L'héritier présomptif d'un grand jouit donc par anticipation de distinctions réglées, sans que le titulaire ait rien à céder : le système espagnol donne d'avance ce que le système français n'obtient que par la démission volontaire du père. Symétrie que Saint-Simon relève avec soin, car elle éclaire les négociations nécessaires pour faire reconnaître d'un côté des Pyrénées ce que l'autre pratique naturellement.
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