TOME IV · CHAPITRE XX
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Résumé
1705. Les maréchaux de France subitement nommés chevaliers de l'ordre — abus et suites de cette promotion, bon mot de Lauzun, Catinat refusant l'ordre « faute de pouvoir prouver », Villars fait duc vérifié malgré sa naissance ; remarques sur la cérémonie. Harcourt et Bedmar reçus extraordinairement — caractère de Bedmar et ses obligations au roi. Action devant Verue ; combat naval et secours jeté dans Gibraltar ; Marlborough grandement reçu en Angleterre, Tallard et les prisonniers à Nottingham ; action légère en Italie et mort de Lautrec ; la conduite de Maulevrier à Madrid et sa faveur — son « adresse étrange ».
Les entrées
- 1705
- « Le premier jour de cette année, l'abbé d'Estrées et Puysieux furent reçus dans l'ordre du Saint-Esprit, et l'abbé en rochet et camail violet comme les évêques » — la promesse au colin-maillard et le dédommagement de Madrid s'accomplissaient ensemble dans la chapelle de Versailles.
- Maréchaux de France subitement nommés chevaliers de l’ordre
- Pendant la cérémonie, le roi, se tournant par hasard, vit Harcourt tenant le bâton « vêtu de son justaucorps à brevet, et fut choqué que ce qui l'approchoit là de si près ne fût pas chevalier de l'ordre. Cette fantaisie, qui ne lui avoit jamais pris et qui ne lui revint plus dans la suite, le frappa tellement [...] que dans le moment il voulut faire Harcourt ; puis, songeant qu'il y en avoit d'autres à faire s'il faisoit celui-là, il rêva qui faire et qui laisser pendant le reste de la cérémonie. Enfin il s'arrêta aux maréchaux de France » — et tint chapitre sur-le-champ en rentrant, les nommant en bloc.
- Abus et suites de cette promotion
- L'abus et ses suites : « jamais les maréchaux de France n'avoient eu droit à l'ordre comme tels » — un office « purement militaire, donné sans égard à la naissance, et c'est pour la naissance que l'ordre a été institué ». Or « depuis cette promotion, on s'est infatué de croire que le bâton donne l'ordre de droit » : M. le Duc en 1724, puis le cardinal Fleury, firent tous les maréchaux en omettant des ducs — « en sorte que le droit établi et suivi depuis l'institution de l'ordre en faveur de la première dignité du royaume a été pour ainsi dire aboli et transmis à un office [...] qui souvent tombe sur des gens de peu ou d'aucune naissance, depuis que la fantaisie momentanée du feu roi a été prise pour une loi. Cela peut s'appeler un rare échange. »
- Bon mot de M. de Lauzun
- « Il le tint donc tout de suite en rentrant, et nomma en bloc les maréchaux de France, d'où M. de Lauzun dit que le roi, comme les grands capitaines, avoit pris son parti le cul sur la selle » — la décision de cavalier saluée d'un trait de cavalier.
- Catinat refuse l’ordre faute de pouvoir prouver
- Revue impitoyable des naissances : Vauban « s'appeloit Leprêtre [...] : rien de si court, de si nouveau, de si plat, de si mince » — que couvraient pourtant « les grandes et uniques parties militaires et de citoyen » ; Châteaurenauld, Rousselet dû aux Gondi banquiers de Lyon ; Chamilly, Bouton, bonne noblesse au « nom assez ridicule ». Catinat, arrière-petit-fils d'un lieutenant général de Mortagne, alla droit au roi : « il le remercia de l'honneur qu'il venoit de lui faire, et en même temps lui dit qu'il ne pouvoit le tromper, et lui expliqua qu'il ne pouvoit faire de preuves. » « Le roi le loua fort, mais sans le presser [...], et toute la cour, qui sut le même jour ce refus, y applaudit extrêmement. Ce fut donc le troisième [...] qui refusa l'ordre, faute de pouvoir faire ses preuves : le maréchal Fabert en 1661, et ces deux-ci. Combien d'autres en auroient dû faire de même ! »
- Villars et sa naissance ; fait du duc vérifié
- Villars, « le plus complètement et constamment heureux de tous les millions d'hommes nés sous le long règne de Louis XIV » : après la démolition généalogique — « il passoit pour être fils du greffier de Condrieu » —, le récit de son duché. Blenheim laissait le roi sans général pour le Rhin : « restoit Villars » ; Mme de Maintenon « tira sur le temps », vit « ses pillages et ses insolences avec l'électeur effacées », et fit si bien que, rappelé du Languedoc, il fut reçu le 15 janvier d'un mot : « Je n'ai pas maintenant le temps de vous parler, mais je vous fais duc. » La cour ne s'en contraignit pas : « jusqu'à M. le Grand jeta chez lui feu et flammes devant tout le monde [...]. Tous furent indignés d'avoir, les uns un égal de cette espèce, les autres d'en être précédés. » Sans terre à ériger, il acheta plusieurs mois après Vaux, « où M. Fouquet avoit dépensé tant de millions ».
- Remarques sur la cérémonie de l’ordre où les maréchaux de France furent reçus
- À la réception de la Chandeleur : Pontchartrain fit remarquer que l'abbé d'Estrées, n'étant point évêque, ne devait officier que sur un ployant et non un fauteuil — « l'avis fut goûté et toujours exécuté depuis, à la grande amertume du pauvre abbé ». Il fut réglé « qu'encore que les grands d'Espagne n'observent entre eux aucun rang d'ancienneté, ils le garderoient en France » ; Cœuvres, présenté seul, prit sa place après le dernier duc ; Villars, duc non enregistré, « n'eut aucun rang dans l'ordre » et marcha à son rang de maréchal ; et les preuves de Rosen « ne furent que testimoniales », sur les précédents des Schomberg et de Fürstemberg.
- Harcourt et Bedmar reçus extraordinairement chevaliers de l’ordre
- « Le 8 [mars], Bedmar fut reçu extraordinairement chevalier de l'ordre avec Harcourt, qui le précéda comme plus ancien duc que Bedmar n'étoit grand, et ils furent présentés ensemble par le maréchal de Villeroy et le duc de Beauvilliers. [...] Il n'y avoit presque point d'exemple de réception hors les fêtes de l'ordre » — celui du marquis de Béthune la fondait, et le duc d'Aumont la renouvellera.
- Caractère de Bedmar ; ses obligations au roi
- Bedmar, sorti jeune d'Espagne, « avoit de l'esprit, de la grâce, du liant [...], un air de liberté et d'aisance fort rare aux Espagnols » ; grand courtisan des maréchaux de Villeroy et de Boufflers, soigneux des troupes françaises : « de tout cela le roi le prit en amitié, demanda et obtint pour lui la grandesse de première classe que sa naissance comportoit fort, le fit chevalier de l'ordre, et [...] lui procura la vice-royauté de Sicile. » Il salua le roi le 2 mars « en homme comblé de ses grâces ».
- Action devant Verue
- Devant Verue, le 26 décembre au soir, M. de Savoie fit passer par un brouillard épais ses troupes du camp retranché, qui enveloppèrent les tranchées « par la droite et par la gauche [...] pour couper toute retraite », la garnison sortant en tête. Chartogne fut blessé et pris, Imécourt tué ; mais Vendôme, « qui venoit de se coucher, eut le temps de faire prendre les armes à six brigades d'infanterie, à la tête desquelles il rechassa les ennemis de tous les postes ». M. de Savoie observait « dans une des tours du donjon » : « leur surprise fut grande le lendemain, lorsque, de vingt-trois pièces de canon qu'ils avoient enclouées, ils virent et entendirent qu'on avoit trouvé le moyen d'en désenclouer vingt et une, qui tirèrent sur eux à l'ordinaire. »
- Combat naval et secours jeté dans Gibraltar
- « Le siège de Gibraltar se poussoit comme on pouvoit. Six vaisseaux anglois s'y présentèrent le 24 décembre, escortant sept frégates destinées à y entrer et à y porter du secours. Pointis les attaqua, prit quatre frégates, mais il ne put empêcher les trois autres d'entrer et de porter aux assiégés mille hommes de secours, avec les munitions et les rafraîchissements dont elles étoient chargées. Le roi d'Espagne envoya quatre mille hommes de renfort à ce siège. »
- Marlborough grandement reçu en Angleterre
- « Marlborough fut reçu en Angleterre avec des acclamations et des honneurs extraordinaires. La chambre basse lui envoya une députation. Son orateur le harangua ; il le fut aussi par le chancelier, lorsqu'il alla prendre séance pour la première fois dans la chambre haute » — le triomphe complet du vainqueur, orné des prisonniers de Blenheim.
- Tallard et les principaux prisonniers à Nottingham
- « Ils ne voulurent point souffrir le maréchal de Tallard dans Londres, ni près de cette ville où il avoit été longtemps ambassadeur, et avoit conservé force connoissances. Ils l'envoyèrent fort loin de là et de la mer, à Nottingham, avec les prisonniers les plus distingués [...]. Ils eurent tous les lieux où on les mit pour prison, avec la liberté de se promener partout, et même à la campagne, mais sans découcher, et doucement observés de fort près. »
- Action légère en Italie
- « Le grand prieur, de son côté, attaqua, le 2 février, les postes que le général Patay gardoit entre le mont Baldo et l'Adige [...]. On leur prit six drapeaux et quatre cents prisonniers, et cette expédition leur ôta la communication avec le Véronois, d'où ils tiroient leurs vivres. » Médavy, menacé par le comte de Linange très supérieur, se retira sur l'Oglio en poste inattaquable.
- Lautrec tué ; son caractère
- Lautrec, détaché avec cinq cents chevaux, fut coupé : « il remarcha en arrière pour rompre les troupes qui l'avoient coupé, et se percer une retraite [...]. Il réussit en effet, et rejoignit Médavy avec soixante prisonniers qu'il avoit faits, mais il reçut une grande blessure dont il mourut peu de jours après à Brescia. Ce fut un extrême dommage » : « fort bien fait, avec infiniment d'esprit, [...] beaucoup de talents pour la guerre ; doux, poli et très aimable » — que « le traitement plus que très dur d'Ambres, son père », avait confiné des années dans ses garnisons.
- Conduite de Maulevrier à Madrid, et sa faveur
- Maulevrier à Madrid : chargé de lettres pour Mme des Ursins et de celles de Mme la duchesse de Bourgogne pour la reine, il « n'oublia rien pour se rendre considérable. Il n'avoit que trop de quoi jeter de la poudre aux yeux. Mme des Ursins y fut prise » — informée des visites de Marly, « quand Maulevrier lui eut raconté son roman en beau, [...] elle ne crut pouvoir trop acheter un homme aussi initié dans le plus intérieur ». Resté à Madrid après le départ de Tessé pour la frontière, il conseilla si bien la reine « qu'elle fit donner les entrées à Maulevrier par le roi d'Espagne, qui, par chez ce prince, entroit chez la reine à toute heure. [...] Il sut pousser les privances bien loin. »
- Adresse étrange de la reine d’Espagne
- « Par un conseil profond, la reine d'Espagne avoit persuadé au roi son mari de choquer en tout les volontés du roi son grand-père, et de négliger en tout ses conseils avec affectation. Le roi s'en plaignoit avec amertume. Le but étoit de le lasser par là, et de lui faire comprendre qu'il n'y avoit que Mme des Ursins, bien traitée et renvoyée toute-puissante, qui pût remettre les choses dans le premier état, et le faire obéir en Espagne comme dans les premiers temps » — la reine voulant en sous-ordre le rappel du duc de Grammont, coupable de froideur envers l'exilée.
- Adresse d’Harcourt et de Mme de Maintenon en faveur de Mme des Ursins
- Le siège de Versailles : Harcourt et Mme de Maintenon, se gardant bien « de laisser entrevoir au roi aucun désir, aucune idée de retour en Espagne », représentèrent qu'il ne s'agissait « que d'une complaisance entièrement étrangère et indifférente aux affaires » — permettre à Mme des Ursins « de venir à la cour y dire tout ce qu'il lui plairoit pour sa justification » ; que sa chute, son exil, « le contraste des récompenses si marquées du cardinal et de l'abbé d'Estrées, étoient une pénitence » suffisante. L'archevêque d'Aix, Cosnac, « maître consommé en intrigues, l'homme le plus hardi, le plus entreprenant », rompit les premières glaces.
- Permission accordée à la princesse des Ursins de venir à la cour
- « Le roi, dont la vérité n'approcha jamais dans la clôture où il s'étoit emprisonné lui-même, fut le seul des deux monarchies qui ne se douta du tout point que l'arrivée de Mme des Ursins à sa cour fût le gage assuré de son retour en Espagne et de celui d'une puissance plus grande que jamais. » Fatigué des contradictions de Madrid, « il accorda enfin la grâce qui lui étoit si pressement demandée, dont les ministres se trouvèrent fort étourdis » — un courrier partit pour Toulouse avec la permission de venir « quand elle voudroit à Paris et à la cour ».
- Réunion d’Harcourt au chancelier et à son fils, et d’eux par lui à la princesse des Ursins
- Harcourt en profita pour se réunir aux Pontchartrain : irréconciliable avec Torcy et Beauvilliers, il goûtait « l'esprit, le tour, la capacité du chancelier », et « la malignité et l'inquisition de Pontchartrain lui pouvoient être utiles ». Il tâta d'abord Saint-Simon — « je me tins en garde avec un homme ennemi de ce que j'avois de plus intime et qui ne faisoit rien qu'avec des vues » — puis fit l'union par le premier écuyer, « et voulut à découvert que Mme des Ursins y fût comprise » : « s'engager à vouloir du bien à une personne éloignée sans moyen de la servir étoit s'engager à peu de chose ; et si elle venoit à reprendre le dessus elle leur devenoit une protection. »
- Politique de la princesse des Ursins
- La politique de l'exilée : « quelque informée qu'elle fût de tout ce qui se brassoit pour elle, la joie surpassa l'espérance. Mais le coup d'œil de son retour à la toute-puissance ne la dérangea pas plus qu'avoit fait la chute de la foudre sur elle à Madrid : toujours maîtresse d'elle-même, [...] elle conserva l'air d'une disgraciée qui espère, mais qui est humiliée ; elle avoit prévenu ses intimes amis de s'en tenir exactement à ce ton [...] ; elle ne se précipita point de partir et partit néanmoins assez promptement. »
- Attente à la cour de la princesse des Ursins
- « Le mouvement que [la nouvelle] produisit à la cour fut inconcevable. [...] On se prépara à une sorte de soleil levant, qui alloit changer et renouveler bien des choses dans la nature. On ne voyoit que gens, à qui on n'avoit jamais ouï proférer son nom, qui se vantoient de son amitié [...]. Parmi ces derniers, les Noailles se distinguèrent » — malgré leur union intime avec les Estrées et le duc de Grammont, « ils se publièrent ravis du retour d'une personne qu'ils avoient, disoient-ils, dans tous les temps, aimée et honorée ».
- Princesse des Ursins à Paris
- « Elle arriva enfin à Paris le dimanche 4 janvier. » Le duc d'Albe, compromis avec les Estrées, « espéra laver cette tache » : il alla en cortège au-devant d'elle fort loin hors Paris et lui donna une fête chez lui. Elle se logea chez la comtesse d'Egmont, nièce de l'archevêque d'Aix — hommage à celui qui n'avait « rien trouvé de difficile pour son service ». « Ce fut un concours prodigieux » : M. le Prince y courut des premiers. Torcy eut ordre du roi de l'aller voir : « il en fut étourdi ; en homme qui vit la partie faite et le triomphe assuré, il obéit. La visite se passa avec embarras de sa part, et une froideur haute de l'autre : ce fut l'époque qui fit changer de ton à Mme des Ursins. Jusque-là modeste, suppliante, presque honteuse, [...] elle crut pouvoir devenir accusatrice et demander justice. »
- Princesse des Ursins à Versailles
- À Versailles le 10 janvier, logée chez d'Alègre : « elle dîna seule chez elle, se mit en grand habit, et s'en alla chez le roi, avec lequel elle fut dans son cabinet deux heures et demie tête à tête », puis chez Mme la duchesse de Bourgogne, puis « fort longtemps et fort à son aise » avec Mme de Maintenon, puis « très longtemps en tiers » entre elle et le roi. Un mois après, le colonel Pozzobuono apporta les remerciements des rois d'Espagne, et « il fut déclaré qu'elle demeureroit ici jusqu'au mois d'avril ». Saint-Simon, reçu d'abord avec réserve puis avec « son ancienne ouverture », nota tout : « elle-même s'est étonnée avec moi plusieurs fois, et avec moi s'est moquée de force gens, et souvent des plus considérables, [...] qui s'empressoient bassement auprès d'elle. » Et le roi et la reine d'Espagne, charmés, donnèrent à Tessé « toutes sortes de pouvoirs et de distinctions militaires, de confiance et de faveur personnelle, et à son gendre toutes celles de leur cour ».
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