TOME V · CHAPITRE VI

Lire le texte intégral du chapitre →

Résumé

1706 s'ouvre : force bals à Marly et Versailles ; Surville perd le régiment du roi, donné à du Barail ; révolte de Valence et sédition à Saragosse ; Berwick prend Nice et retourne à Montpellier ; Bozelli décapité. Morts de la princesse d'Isenghien, de Bellegarde — « histoire singulière » —, de Ximénès, de la comtesse de La Marck. L'auteur choisi « sans y penser » pour l'ambassade de Rome — qui, par l'événement, n'eut point lieu — et sa situation à la cour après ce choix. La Trémoille cardinal avec dix-neuf autres ; l'abbé de Polignac auditeur de rote.

Les entrées

Année 1706
Ouverture de 1706 : « je ne sais si les malheurs de l'année qui vient de finir, et les grandes choses qu'on méditoit pour celle-ci, persuadèrent au roi les plaisirs de l'hiver comme une politique qui donneroit courage à son royaume, et qui montreroit à ses ennemis le peu d'inquiétude que lui donnoient leurs prospérités » — les fêtes comme démonstration de puissance au seuil de « l'année des cruelles révolutions ».
Force bals à Marly tout l’hiver, et à Versailles
Le roi déclare dès les premiers jours « qu'il y auroit des bals à Marly tous les voyages » jusqu'au carême, en nomme lui-même les danseurs, et veut des bals sans préparatifs à Versailles pour Mme la duchesse de Bourgogne. Un jour, il exige que « tout ce qui étoit à Marly de plus grave et de plus âgé se trouvât au bal, et masqué » — lui-même y parut « avec une robe de gaze par-dessus son habit ». « M. et Mme de Beauvilliers l'étoient parfaitement. Qui dit ceux-là, à qui a connu la cour, dit plus que tout. J'eus le plaisir de les y voir et d'en rire tout bas avec eux. » Le roi fit danser des gens qui en avaient bien passé l'âge ; pour Brionne et le chevalier de Sully, « leur danse étoit si parfaite, qu'il n'y avoit point d'âge pour eux ».
Surville perd le régiment du roi, donné à du Barail
Fin de l'affaire Surville : le roi la renvoie aux maréchaux de France, qui le condamnent à une année de prison — soit encore huit mois de Bastille — « et La Barre à rien. Le roi trouva le jugement trop doux, il cassa Surville et donna son régiment à du Barail, qui en étoit lieutenant-colonel, dès le lendemain de ce jugement. »
Révolte de Valence et sédition à Saragosse
« Le royaume de Valence et sa ville capitale se révoltèrent, entraînés par l'exemple des Catalans leurs voisins. » Las Torrès fait ce qu'il peut et « ne fit quartier à aucun ; mais cela n'arrêta pas la révolte ». À Saragosse, Tessé manque périr : la ville se soulève et l'assiège dans sa maison pour trois paysans que le régiment de Sillery emmenait ; « le bagage fut pillé, les paysans sauvés, quarante grenadiers et trois de leurs officiers tués ou blessés ». Le vice-roi, le duc d'Arcos — « un savant de mérite et de beaucoup d'esprit, mais, comme tous ces seigneurs espagnols…, d'une ignorance à la guerre jusqu'à n'en avoir pas la moindre notion » — voulut la faire et la gouverner : on le rappela à Madrid en le consolant du titre de conseiller d'État.
Berwick prend Nice et retourne à Montpellier
Berwick, parti du Languedoc, fait le siège du château de Nice, « et le prit en ce même temps, et tout de suite s'en retourna à Montpellier. Cette petite conquête fut un léger contrepoids aux affaires de Valence et d'Aragon. »
Bozelli décapité
Fin du comte Bozelli, Milanais de condition dont Vaudemont s'était « fort servi à maints usages » : « un homme de beaucoup d'esprit et de valeur, mais homme à tout faire, et un franc bandit. Les assassinats et toutes sortes de crimes ne lui coûtoient rien. » Averti par Vaudemont « qu'il ne lui pardonneroit plus », il n'en tient compte, commet un assassinat : Vaudemont « le fit traquer et prendre, et couper la tête fort peu de jours après ». Son fils, « aussi brave que lui, mais aussi honnête homme… que le père l'étoit peu », est lieutenant général sous le nom de comte Scipion — « il omet volontiers son nom de Bozelli ».
Mort de la princesse d’Isenghien Mort de Bellegarde ; histoire singulière
Deux morts de janvier : la princesse d'Isenghien, fille du prince de Fürstemberg, emportée par la petite vérole sans enfants ; et le vieux Bellegarde, à quatre-vingt-dix ans — occasion d'une « singulière histoire » : longtemps entretenu par la femme d'un grand magistrat réputé impuissant, il vit un matin la « maîtresse commère » présenter à son mari un petit garçon : « C'est votre fils… — Comment, mon fils ! vous savez bien que nous n'en avons point. — Et moi, je sais fort bien que j'ai celui-là, et vous aussi. » Le mari, résigné : « point de bruit, patience pour celui-là, mais sur parole que vous ne m'en ferez plus. » L'enfant, élevé dans la maison, ne fut jamais appelé qu'Ibrahim ; « j'ai vu tout cela de fort près dans ma jeunesse… mais je n'en ai su l'histoire que depuis ».
Mort de Ximénès
Mort de Ximénès, Catalan « qui n'avoit ni ne prétendoit aucune parenté avec les Ximénès du fameux cardinal, mais un homme d'un grand mérite, lieutenant général très ancien et très distingué », gouverneur de Maubeuge. Le roi lui avait permis de passer à son fils le régiment Royal-Roussillon, « qui étoit sur le pied étranger, et qui valoit beaucoup ».
Je suis choisi, sans y penser, pour l’ambassade de Rome, qui, par l’événement, n’eut point lieu
Le cardinal de Janson obtenant son retour de Rome, il faut un ambassadeur. Dangeau et d'Antin y aspirent, rêvant du duché-pairie — Dangeau, « non pas un seigneur, mais, comme a si plaisamment dit La Bruyère…, un homme d'après un seigneur ». Or au conseil, le roi prend un petit almanach, lit la liste des ducs, s'arrête au nom de Saint-Simon : « Mais que vous semble de celui-là ? il est jeune, mais il est bon. » Le nonce Gualterio accourt, « les bras ouverts, la joie peinte sur son visage » ; Saint-Simon, à trente ans, n'en croit rien — « si un des portraits de ma chambre m'eût parlé, ma surprise n'auroit pas été plus grande ». Beauvilliers et Chamillart examinent ses dettes et concluent qu'il faut accepter : refuser, « jamais le roi ne me le pardonneroit ». Les trois ministres, séparément, lui conseillent « de n'avoir rien de secret pour [Mme de Saint-Simon]… et de la consulter sur tout avec déférence » — éloge rare : « je ne trouvai jamais de conseil si sage, si judicieux, si utile ».
Mort de la comtesse de La Marck
Mort à Paris, de la petite vérole, de la comtesse de La Marck, fille du duc de Rohan, amie intime de Mme de Saint-Simon : « une grande femme très bien faite, mais laide, avec un air noble et d'esprit qui accoutumoit à son visage… un esprit vaste, mâle, plein de vues, et un cœur excellent, qui lui coûta la vie ». Cinq ou six heures après avoir appris cette mort, « il fallut aller danser, Mme de Saint-Simon et sa sœur, avec les yeux gros et rouges ». « Le roi connoissoit peu les lois de la nature et les mouvements du cœur » : il fit bien danser la duchesse de Duras « dans le premier deuil du maréchal de Duras ».
Ma situation à la cour après ce choix pour Rome
Vers la mi-avril, Chamillart annonce : « le roi n'envoie plus d'ambassadeur à Rome » — le pape ayant enfin cédé sur La Trémoille, le nouveau cardinal sera chargé des affaires. Mme de Saint-Simon « fut ravie » ; mais le mal était fait. D'Antin, Dangeau, le maréchal d'Huxelles, « enragés de la préférence », se mirent « à me louer outre mesure » d'esprit et de capacité — « louanges empoisonnées » portées au roi, « en garde contre l'esprit et l'instruction », par M. du Maine et Mme de Maintenon, dont Saint-Simon apprit plus tard « l'aversion étrange » : « vaguement que j'étois glorieux, frondeur, et plein de vues ». Monseigneur est prévenu de même par Mlle de Lislebonne, Mme d'Espinoy et la Choin. « Telle devint ma situation à la cour, de laquelle je ne tardai pas à m'apercevoir » — germe d'une « sorte de disgrâce dont je parvins à me relever ».
La Trémoille cardinal avec dix-neuf autres
La promotion de cardinaux, tant retardée, se fait le 17 mai : dix-neuf sujets, dont « le savant Casoni, porté par son érudition profonde et l'intégrité de sa vie ; Corsini qui a depuis été pape ; ce duc de Saxe-Zeitz dont il a été tant parlé ; notre nonce Gualterio ; l'abbé de La Trémoille ; Fabroni, pour le malheur de l'Église ; et Filipucci qui donna un rare exemple de modestie et de piété, en refusant le chapeau » — refus constant malgré les exhortations du pape ; Conti, nonce en Portugal « et depuis pape », eut ce chapeau refusé.
Abbé de Polignac auditeur de rote
Torcy, ayant fait ses réflexions « sur le brillant mais dangereux personnage que faisoit à la cour son ami l'abbé de Polignac » — et Beauvilliers ayant « plus d'une raison de le désirer hors d'ici » —, le propose pour l'auditorat de rote : Polignac « reçut cet emploi comme un honnête exil, dont à la fin Torcy lui fit comprendre la nécessité et les avantages, vers lequel néanmoins il s'achemina tout le plus tard qu'il put ».

◀ Chapitre précédent · ← Retour à la table des chapitres · Chapitre suivant ▶

© 2025-2026 - Jonathan Teyssandier - All rights reserved