TOME I · CHAPITRE VIII
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Résumé
1694. Le chapitre s'ouvre sur l'origine de l'« intime amitié » de Saint-Simon avec le duc de Beauvilliers — qu'il voulait pour beau-père et qui restera son guide jusqu'à sa mort — et sur Louville. Puis La Trappe et son réformateur : l'abbé de Rancé, dont l'auteur fait son directeur d'âme et son grand homme. Enfin s'engage l'affaire qui occupera quatre chapitres : le procès de préséance de M. de Luxembourg contre seize pairs de France ses anciens ; Saint-Simon expose la branche française de la maison de Luxembourg, la fortune du maréchal, ses ruses, et la question des « ducs à brevet ».
Les entrées
- 1694
- Origine de mon intime amitié avec le duc de Beauvilliers jusqu’à sa mort
- Le récit fondateur d'une amitié de trente ans : pressé par sa mère de se marier avant une seconde campagne, le jeune duc va droit au duc de Beauvilliers — « c'était lui qui m'avait charmé et que je voulais épouser avec Mme de Beauvilliers » — et lui demande une fille qu'il n'a jamais vue, en remettant l'état exact de son bien et de ses dettes : « que le contrat fût fait tout comme il lui plairait ; ma mère et moi signerions sans aucun examen ». Trois entretiens secrets — le cabinet de la duchesse, celui du duc de Bourgogne gardé par un valet de confiance, un passage obscur près de la tribune — pour buter sur la vocation religieuse de l'aînée : « il faut en tout suivre aveuglément la volonté de Dieu… il sera le protecteur de ma famille ». Le duc, « presque hors de lui », proteste « qu'il n'avait jamais été combattu de la sorte » ; le refus se scelle dans les protestations les plus tendres : se regarder à jamais « comme un beau-père et un gendre dans la plus indissoluble union ». « J'ai jugé à propos de m'étendre, écrit le mémorialiste : c'est la clef de cette union si incompréhensible autrement. »
- Louville
- Le truchement de l'affaire : Louville, gentilhomme « de bon lieu » dont la famille avait toujours été attachée au père, pris comme gentilhomme de la manche du duc d'Anjou par Beauvilliers sur la recommandation paternelle. « Homme d'infiniment d'esprit », d'une imagination « qui le rendait toujours neuf », avec « toute la lumière et le sens des grandes affaires » : c'est lui qui demande les rendez-vous, reçoit les confidences des deux côtés — et à qui l'auteur donne pourtant le change sur le second entretien, secret oblige, avant que Beauvilliers lui-même n'en fasse le canal officiel de la négociation.
- La Trappe et son réformateur, et mon intime liaison avec lui
- La Trappe, « lieu si célèbre et son réformateur si célèbre » que l'auteur s'épargne les descriptions — pour dire l'essentiel : le père avait fort connu M. de la Trappe dans le monde, et la retraite de Rancé à cinq lieues de la Ferté resserra l'amitié ; l'enfant y fut mené, et « quoique enfant pour ainsi dire encore, M. de la Trappe eut pour moi des charmes qui m'attachèrent à lui, et la sainteté du lieu m'enchanta ». Il y retourna toutes les années, « souvent des huitaines de suite », clandestinement « pour dérober ces voyages aux discours du monde à mon âge » : « il m'aima comme son propre enfant, et je le respectai avec la même tendresse que si je l'eusse été » — la liaison « singulière à mon âge » dont il regrettera toujours « de n'avoir pas mieux profité ».
- Son origine
- L'origine de ce voisinage : la Ferté-au-Vidame — « le véritable nom distinctif de cette Ferté parmi tant d'autres », du latin firmitas, forteresse —, achetée par le père sur la volonté de Louis XIII. La terre était en décret depuis la mort de La Fin, l'homme qui, entré dans la conspiration du duc de Biron, « le trahit d'autant plus cruellement qu'il le tint toujours en telle opinion de sa fidélité qu'il fut cause de sa perte ». La proximité de Saint-Germain et de Versailles — vingt lieues — décida l'acquisition : seule terre bâtie de la maison, où le père passait les automnes, à cinq lieues de l'abbaye.
- Procès de préséance de M. de Luxembourg contre seize pairs de France ses anciens
- L'affaire qui « fit grand bruit et eut pour moi bien des suites » : M. de Luxembourg, « fier de ses succès et de l'applaudissement du monde », se croit assez fort pour se porter du dix-huitième rang d'ancienneté des pairs au second, immédiatement après M. d'Uzès. Il attaque en préséance seize pairs ses anciens — Elbœuf, Montbazon, Ventadour, Vendôme, La Trémoille, Sully, Chevreuse, le fils mineur de la Lesdiguières-Gondi, Brissac, Chaulnes, Richelieu, La Rochefoucauld, La Force, Valentinois-Monaco, Rohan, Bouillon — et parmi eux le jeune duc de Saint-Simon, dix-huit ans, qui trouve là sa première grande cause : la défense de la mécanique des rangs contre la fortune militaire.
- Branche de la maison de Luxembourg établie en France
- La généalogie qui éclaire le procès : la maison de Luxembourg depuis le connétable de Saint-Paul — décapité en Grève par Louis XI en 1475 —, la branche de Brienne, et François, fait duc de Piney en 1577, pair « femelle » en 1581 : « un assez pauvre homme », qui maria pourtant sa fille à René Potier — fils et frère de secrétaires d'État, petit-fils de prévôt des marchands : « il ne faut donc pas croire que les mésalliances soient si nouvelles en France ». Le dernier mâle mort en 1616, l'héritière Marguerite-Charlotte, mariée à douze ans au frère du connétable de Luynes, remariée par amour à un cadet de Clermont-Tonnerre, s'enterre à Ligny — et se défait des enfants du premier lit : le fils, « imbécile », interdit par justice, ordonné diacre par précaution et enfermé à Saint-Lazare pour la vie ; la fille religieuse à l'Abbaye-aux-Bois, vingt ans professe et maîtresse des novices. Reste la fille du second lit, l'héritière de tout.
- M. de Luxembourg, sa branche et sa fortune
- La fortune du futur maréchal : fils posthume de ce Bouteville « si connu par ses duels » — décapité en Grève en 1627 pour le duel de la place Royale —, bossu « médiocre par devant, mais très grosse et fort pointue par derrière », mais avec « un feu, une noblesse et des grâces naturelles qui brillaient dans ses plus simples actions ». Attaché à M. le Prince — dont sa sœur, la future Châtillon puis Meckelbourg, « belle, spirituelle et fort galante », devint l'amante —, il le suit jusque chez les Espagnols. Au retour, M. le Prince lui déniche « ce mariage du second lit » : l'héritière de Piney, « laide affreusement…, une grosse vilaine harengère dans son tonneau, mais fort riche ». On achète la religieuse d'un tabouret de grâce, on tire l'imbécile de Saint-Lazare le temps d'une donation et d'une cession de dignité — « aussitôt on le fit interdire de nouveau » ; les lettres nouvelles d'érection glissent adroitement la clause « en tant que besoin serait » pour réserver la prétention de 1581 ; reçu duc et pair en 1662 « au dernier rang », il signe désormais Montmorency-Luxembourg. Suivent la fange de l'affaire de la Voisin — la sellette subie « comme un particulier », sans réclamer aucun privilège de la pairie —, puis la gloire : Fleurus, Steinkerque, Neerwinden.
- Ruses de M. de Luxembourg
- Les ruses de la préséance : recevoir l'ordre en 1688 « sans conséquence, parmi les maréchaux de France » pour ne pas préjudicier à la prétention ; capter la cour — « presque devenue la sienne » —, la ville « éblouie du tourbillon », la « bruyante jeunesse » qui « le regardait comme son père et le protecteur de leur débauche », M. le Duc et le prince de Conti amis intimes, le plus particulier de Monseigneur, et le mariage de son fils avec la fille du duc de Chevreuse au moment du premier crédit de celui-ci ; enfin le parlement : Harlay « menait ce grand corps à baguette » et laissa croire que le roi était pour Luxembourg. Le remède vint trop tard — la lettre écrite par Pontchartrain au premier président : le roi, « surpris des bruits », voulait que la compagnie sût « qu'il était parfaitement neutre et le demeurerait entre les parties ».
- Ducs à brevet
- Parenthèse d'institution : les « ducs à brevet », dignité d'honneurs « sans rang et sans successions » connue sous François Ier, tombée en désuétude et renouvelée par Mazarin pour retenir ou récompenser à bon compte — c'est d'eux qu'il disait « qu'il en ferait tant qu'il serait honteux de ne l'être pas, et honteux de l'être » ; et à la fin, pour donner plus de désir de ces brevets, « il se le fit lui-même ».
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